‹ Les Trois racesChapitre 9 sur 12 · HI^H · texte numérisé non relu

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Par la même cause, le Français est monarchique : léger, hésitant, connaissant sa faiblesse, il sent le besoin d'être dirigé; mais son esprit douteur prétend savoir le pourquoi des choses: nous mêlons la résistance et la soumission , les instincts révolutionnaires et le vague sentiment de l'ordre ; un amour désordonné d'indépendance nous emporte, et un respect traditionnel de l'autorité nous ramène; à un moment donné, notre tête part, elle fait la mauvaise, elle crie cl tempête; c'est le véritable esprit de la Fronde, qui voulait garder le roi et qui fermait les portes de Paris au roi. Dans les époques de calme, les parlements adressaient au roi des re-

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montranees ; dans les troubles, le peuple dressait des barricades ; en tout temps il faisait des caricatures et des chansons.

Et cette liberté, il l'abandonne volontiers. « Vous savez , disait Chesterfield, élever des barricades, mais vous ne savez pas élever des barrières. » Il ne sait que faire de sa liberté, il préfère l'égalité ; être intelligent, il n'a pas besoin de plus d'un maître. L'égalité est compatible avec le pouvoir absolu; il accepte facilement le despotisme. Non-seulement il l'accepte mais il l'aime ; le pouvoir absolu va à son caractère, à ses défauts et à ses qualités.

Il l'aime, parce qu'il est impétueux, et les esprits vifs n'ont pas d'orgueil, ils sont vaniteux ; la pompe des puissants lui plaît, et les titres, et les croix, et les cordons. « Les Français s'ennuient , disait Barras en 1797, ils ne voient plus passer les carroses dorés de la cour. » Il l'aime, parce qu'il est passionné; le pouvoir ab-

solu n'admet pas de demi-sentiments, il exige la haine ou l'amour; à celui qui peut tout, on sait gré de tout ce qu'il fait et de tout ce qu'il ne fait pas. Il l'aime, parce qu'il est artiste, l'imprévu le charme: on ne sait jamais ce qui arrivera sous un despote. Il l'aime, parce qu'il recherche le grand et le beau : le pouvoir absolu fait de grandes choses plus vite et plus complètement; l'homme quia pleine autorité tient à honneur d'attacher son nom à une belle entreprise; il y met son temps, sa fortune, sa vie (1). Pour réaliser des œuvres gigantesques, il a besoin des arts, il emploie les hommes détalent, il les honore pour se perpétuer. Personne utilisa-t-i!

(1) La noblesse de France l'a mille fois prouvé ; nos principales villes doivent leur splendeur à un administrateur tout-puissant, Bordeaux à Tourny, Nantes à Graslin, Limoges à Turgot, Poitiers à Labourdonnaye de Blossac, etc.

davantage toutes les facultés humaines que Louis XIV et Napoléon ? Le pouvoir absolu n'abaisse qu'en apparence, il élève en réalité; il donne la plus haute opinion de l'homme à l'homme.

Il l'aime, parce qu'il est monarchique.

« Le caractère national le pousse à ne reconnaître pour supérieur que celui qui ne fut jamais son égal (1), » et il préfère, comme dit Voltaire, être déchiré par un lion son maître, que grignoté par mille rats ses confrères.

Le Français aime enfin le despotisme, parce qu'il prétend dominer : il aspire à un glorieux avenir; pour être fort, il place à sa tête un homme au pouvoir énergique et entier, qui prépare une grande entreprise, rassemble une armée, sans souffrir que personne pénètre ses desseins et en parle : l'Europe entière est dans l'i-

(1) Mallet Du l'an.

gnorance de ce qu'il va faire : tout à coup, il part, il pousse ses troupes en avant , escalade les monts en trois jours, tombe comme une avalanche dans les plaines de l'Italie, attaque l'ennemi étonné, et apprend au monde qu'une nouvelle campagne vient de commencer par la victoire de Marengo. La France se plaint-elle du secret gardé pour préparer sa gloire ? Non !

Elle bat des mains, elle adore son despote, dont elle peut dire : Lui, c'est moi !

C'est ce génie raisonnable ennobli par

" : le sentiment de l'honneur qui a formé les

1 institutions de la France : « Ses lois, a dit

un écrivain d'un esprit très original, sont,

— les politiques, plus libérales, — les cri-

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minelles, plus humaines, — les civiles, plus régulières que celles de tout autre peuple (1). a Elle a le respect de la vie de l'homme : on a été obligé d'établir, pour le jugement des crimes dans les assises, les circonstances atténuantes; les jurés ne pouvaient se résoudre à prononcer la peine de mort. « J'honore le Français, disait J.-J. Rousseau, comme le seul peuple qui soit bienfaisant par caractères Il ne se sent étranger à rien de ce qui est humain. Dès qu'il entend un cri de souffrance, il y court : « Dévoûment, sacrifice, les sentiments de la nature, tous ces mots sont autant de coups de cloche pour une oreille française; alors le cœur vient au secours (2). » Il a constamment rempli le rôle de croisé, de chevalier protecteur des

(1) Madrolle.

(2) Mme Hacliol de Varnliagen. Les mots soulignés sont en français dans le texte.

faibles: nul peuple ne s'est battu plus souvent pour les opprimés (1).

Aussi la France n'a-t-elle point conquis, elle s'est assimilée; elle a été pressée, dès l'origine de son histoire, de s'adjoindre les parties de son corps qui en avaient été distraites, les tronçons qui cherchaient à se rejoindre, les provinces qui pouvaient devenir ses membres inséparables, souffrir des coups qu'on lui portait, vivre de sa propre vie. « On peut résister à tout, hors à la bienveillance, et il n'y a point de moyen plus sûr d'acquérir l'affection des autres que de leur donner la sienne (2). »

Elle aimait; tout pays sur qui elle mettait la main devenait la France. Ainsi , elle a

(1) ■ L'histoire de l'Amérique, disait Hivarol, se réduit désormais à trois époques : égorgée par l'Esp agne, opprimée par l'Angleterre, et sauvée par la France. »

(2) J.-J. Housseau.

pris le Roussillon et. le Réarn , parce que ce côté des Pyrénées est la France; puis la Franche-Comté : les Espagnols, qui étendaient avec emphase leurs bras sur le monde , n'avaient pas compris qu'une province isolée est une province perdue, et que la Franche-Comté devait nous revenir ; ensuite la Flandre, qui touche aux provinces si françaises, l'Artois et la Picardie; enfin, l'Alsace et la Lorraine , pour qui le Rhin est facilement devenu le Rhin français.

Elle a fondé peu de colonies, elle a même perdu toutes les grandes; pour les conserver, il eût fallu avoir un puissant besoin de manger beaucoup de sucre et de boire beaucoup de café : elle a payé plus cher son sucre et son café, et elle a laissé aller ses colonies; elle aime trop ce qu'elle aime, pour aimer en tant de lieux et si loin. Mais quand elle se fut emparée d'Alger, qui

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avait été attaqué, non par esprit de conquête, mais par un sentiment d'honneur chrétien, elle s'est aperçue que de Marseille on se rend à la côte d'Afrique en deux jours, qu'il est possible de peupler le pays de Français, d'en faire une terre française, et elle l'a gardé.

Cependant, elle ramassait ses forces a l'intérieur ; ses rois, par une politique à la fois nationale et probe, tendaient tous à constituer cette unité dont on ne parlait pas en France autant qu'en Allemagne, mais que chaque siècle voyait se former.

Les fiefs féodaux, peu à peu, disparaissaient; la Bourgogne revenait à la couronne, la Bretagne s'agrégeait à la France par un mariage , les grands seigneurs se soumettaient.

Bientôt la réforme agite l'Europe : Calvin tente de faire une réforme particulière pour la France; mais l'esprit français la repousse : ses [chefs furent des seigneurs

ambitieux qui l'accueillirent comme un moyen d'opposition politique; elle eut pour elle des raisonneurs sérieux et raides, des caractères cariés à l'anglaise, comme Sully, Duplessis-Mornay et Coligny, mais pas un homme brillant comme le duc de Guise (1) Henri IV n'avait rien d'un protestant , il ne l'était que par naissance et éducation ; aussi fit-il bon marché de Calvin : Paris vaut bien une messe ! est un mot de sentiment dans la bouche de l'amant de Gabrielle.

En vain quelques rêveurs songèrent à une organisation allemande, à une république divisée par cercles. Cette idée

(1) « Si l'on veut réduire les progrès de la réforme à des principes simples, disait Frédéric II, on verra qu'en Allemagne, ce fut l'ouvrage de l'intérêt, en Angleterre, celui de l'amour, et en France, celui de la nouveauté. . — Il eût pu dire, et avec plus de justice, qu'eu Angleterre ce fut aussi l'ouvrage de l'intérêt,

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trans-rhénane tomba d'elle-même; I'édit de Nantes accorda aux protestants la liberté de conscience : ils ne combattaient pas pour une autre cause ; ils se soumirent.

Le monde alors fut témoin d'un admirable spectacle , de la grandeur d'une nation arrivée à son apogée, et représentant avec une dignité sereine le plus haut type de puissance qui soit accordé à la race humaine. Sous le règne de celui qui a mérité le nom de Grand Roi, tout prend un caractère de splendeur, de sublimité et de durée ; alors naissent comme naturellement les plus éminents génies; les oeuvres de l'intelligence, inspirées par une raison mûre et saine , peignent l'homme dans sa beauté la plus noble et la plus vraie. Chacun parle une langue pure, solide et claire, expression d'une pensée morale et élevée; la règle

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