‹ Les Trois racesChapitre 2 sur 12 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les hommes se peuvent diviser, quand on les considère au point de vue de l'intelligence et du caractère, en trois classes : les rêveurs, les positifs et les esprits pratiques. Chez les premiers domine l'imagination , chez les seconds la raison, chez les derniers il y a équilibre des deux facultés. Les naturalistes diraient que les rêveurs sont plus nerveux, les positifs plus sanguins, et que les esprits pratiques participent dans une juste mesure des deux systèmes. Les hom-

mes sont plus profondément séparés par cette diversité de génies que par les nationalités, les climats et les temps. Il y a moins de différence entre le Caucasien blanc et le Malais jaune qu'entre le rêveur sensible, poëte, amant de l'idéal, et le positif, calculant tout, matériel et égoïste; ils sont véritablement de races distinctes : « Ce sont les natures et non les opinions, a-t-on dit, qui font les plus irréconciliables ennemis. »

Cette division a existé de tout temps et partout : mais dans certains pays, si une race s'est trouvée particulièrement développée, elle a donné son caractère à la nation : ainsi l'Allemagne est la patrie de l'imagination, l'Angleterre de l'esprit positif, la France du sens pratique.

Assistez aux séances d'une assemblée délibérante, vous ne pourrez vous empêcher d'être frappé des méthodes opposées qu'emploient les orateurs en traitant le même sujet. Pour les uns, tout est prétexte à théories; ils posent un principe général et sur cette base dressent un édifice complet; tout s'y trouve : destinées de l'humanité, esprit

et tendances de l'époque, avenir social ; dans l'ensemble disparaît, partie imperceptible, le sujet proposé.

D'autres considèrent la question à part de tout ce qui s'y rattache : ils l'examinent dans ses mille détails, la dissèquent minutieusement; rien ne leur échappe, rien, si ce n'est, comme à certains médecins, l'âme, qui anime tout ; il semble que le fait actuel soit étranger au monde entier, qu'il faille tout lui sacrifier : ils l'isolent.

Les autres, enfin, emploient les deux méthodes, la synthèse, sauf l'excessif développement des premiers; l'analyse, sauf l'aride exclusion des seconds.

Avec l'hypothèse et les généralités, les premiers sont souvent nobles et élevés; mais, privés du sentiment de la réalité, ils concluent à l'impossible, à l'utopie. Par l'examen, les seconds découvrent habilement l'utile; mais, sans sublimité dans l'esprit, dédaignant la loi éternelle de justice, ils aboutissent à l'intérêt égoïste et brutal. Les derniers seuls, par un heureux mélange d'observation et de générosité, de connais-

sance des faits et de désintéressement, savent à la fois envisager le sujet dans son étendue et ses parties, saisissent le bon et le beau, le réel et l'idéal, et l'application de leurs idées est aussi propre aux intérêts de la nation qu'honorable pour la dignité humaine.

Ainsi, de trois orateurs concluant de la même manière, repoussant également la même proposition, le droit au travail, par exemple, l'un dirait :

« Je ne veux pas le droit au travail, parce qu'il n'y a pas de droit au travail. »

Le deuxième : « Je neveux pas le droit au travail, parce qu'il ne donnerait aucun profit. »

Le troisième : « Je ne veux pas le droit au travail, parce qu'il ne peut s'appliquer. »

L'un, sans considérer si le droit au travail est utile ou non, le nie en principe.

L'autre, sans se soucier du principe, le rejette comme contraire au gain.

Le dernier, sans s'arrêter à chercher si le principe existe, s'il donnera profit ou perte, l'écarté comme impraticable.

Le premier a pour règle Y absolu, le second Yintèrêt, le troisième le bon sens.

C'est là le caractère des trois races.

Dans une discussion, on s'écrie parfois :

Nous ne parlons pas la même langue! Rien de plus vrai. On ne parle pas, en effet, la même langue, non-seulement de fond, mais de forme. Deux hommes qui soutiennent les principes de liberté ou d'autorité, la matière ou l'esprit, se servent du même idiome dans tout ce qui est accessoire, les verbes, les adverbes, les prépositions; quant au fond de la langue, les mots sonnent de même, mais ils ne sont pas de même famille : à chaque instant vous entendez l'un jeter ces belles et nobles expressions : dévouaient, désintéressement, honneur, sentiment, dignité humaine; l'autre répond par Yintèrêt, le nécessaire, l'utile, les besoins de la vie; la conversation durât-elle deux heures, les mêmes mots reviendraient sans cesse, et le langage de l'un serait aussi incompris de l'autre que si c'était du syriaque ou de l'arménien ; c'est réellement une langue étrangère. Les deux discours marchent côte à côte, sans jamais

■ni::

se joindre, comme deux fleuves qui coulent parallèlement, séparés par des montagnes; et un spectateur qui ne saurait que quelques mots de français pourrait, par ces seules expressions toujours répétées, reconnaître qui est le matérialiste ou le spiritualiste.

C'est ainsi que des hommes d'une puissante intelligence ne se peuvent comprendre entre eux ; ils parlent des langues différentes; comme les peintres de diverses écoles, ce qui semble rouge à l'un paraît blanc à l'autre ; le hasard les a fait naître dans le même pays, mais ils sont réellement de patries opposées : l'un est Allemand, l'autre Anglais, le troisième Français.

Cette diversité d'esprit peut être utile et agréable dans les œuvres d'art et de poésie : dans la politique, elle est fatalement nuisible; il n'est pas indifférent qu'un peuple soit gouverné par des Anglais, des Allemands ou des Français.

Une nation devrait avoir pour chef un homme. Je ne m'écrierai pas comme le comte J. de Maistre : « J'ai connu des Italiens, des Allemands, des Russes, des Français, mais

je n'ai jamais rencontré d'homme ; » je dirai : Il y a très-peu à' hommes.

Dans notre misérable univers, nous avons été tellement diminués de notre force primitive par les travaux, les maladies, les accidents et les vices, qu'il reste aujourd'hui un très-petit nombre d'hommes complets.

Au lieu d'être la généralité, Yhomme est l'exception ; les autres sont des moitiés, des tiers, des quarts d'homme; il est homme véritablement celui-là seul qui, possédant, au physique et au moral, toutes ses parties intactes, a conservé, par succession, une organisation saine et forte, pleine et abondante, comme était notre premier père, au jour de la création.

Lorsque, dans la bataille mortelle de la vie, apparaît un être d'une attitude calme et vigoureuse, noble et simple, portant sur son visage un reflet de la primitive beauté, tenant en bride toutes ses facultés, raisonnable où il faut penser, ému où il faut sentir, pouvant ce qu'il veut, et montant sans effort la montagne de sa destinée sublime ou douloureuse, les peuples, alors, étonnés et saisis

Ht

Page 1