‹ Les Trois racesChapitre 3 sur 12 · II · texte numérisé non relu

II

d'admiration, poussent des cris d'enthousiasme, le prennent sur leurs bras, le portent en triomphe, lui mettent la couronne au front, et, pour le hausser encore, comme s'ils ne pouvaient croire qu'il soit de la même nature qu'eux, inventent un mot nouveau, le sacrent d'un nom extraordinaire qui semble renier l'humanité, l'appellent un homme de génie !

Non! ce n'est pas un homme de génie!

c'est un homme! Tel était Napoléon, et c'est en ce sens que lui-même disait, en l'abordant, au poète allemand : « Vous êtes un homme, Monsieur Goethe! »

Des trois races, celle qui se rapproche le plus de ce type de l'homme est la race française.

La France a eu quelquefois le bonheur d'être gouvernée par des représentants de cette race : saint Louis, Henri IV, Louis XIV. Louis XIV était un génie français et ses ministres des esprits anglais. Le roi, commandant, dirigeant, inspirant tout, avait un caractère grand et élevé qui donnait à ses desseins la marque de la grandeur ; Colbert

et Louvois, excellents administrateurs, exécutaient admirablement ses conceptions; sans eux, Louis XIV eût eu des vues étendues, mais aurait été impuissant à les réaliser; Colbert et Louvois, sans le roi, n'eussent été que de très-bons commis qui auraient employé leurs talents dans de petites affaires et pour de mesquins résultats. Louis XIV, quand il les eut perdus, ne trouva plus la même précision, la même rectitude pour mener ses plans abonne On ; Colbert et Louvois, quand ils voulurent agir de leur propre mouvement, tombèrent dans de graves erreurs : l'un ne répugnait pas à se servir, dans sa politique, de moyens d'une moralité douteuse; l'autre, par un esprit étroit, fil manquer l'expédition de Hollande, en s'arrêlant aux places et ne marcbant pas droit à la Haye et Amsterdam. Jamais la France ne fut plus puissante et capable de hardies entreprises que dans ce temps où la pensée directrice était noble, fière, magnanime, française en un mot; et où les ministres de cette pensée étaient actifs, rigides, positifs comme l'esprit anglais; jamais l'u-

nion des deux génies ne fut mieux combinée et appliquée : leur action fut complète, parce que chacun était à sa place, le Français la tête, les Anglais les bras.

Tout homme appartient à une race, mais il n'en a pas toutes les qualités ou les défauts; il en possède une ou plusieurs, il représente la race sous un rapport : ainsi il serait facile de faire voir que les jansénistes du dix-septième siècle, qui niaient la grâce, les économistes du dix-huitième, pour qui la société était fondée sur des chiffres, nos protestants, nos philosophes éclectiques sont des Anglais : ils s'appuient également sur la raison, ils ont pour moyen l'analyse, ils méconnaissent le sentiment. Balzac, pour ne parler que des morts de notre littérature, était un Anglais, lui qui a introduit en France le roman domestique, qui se complaît dans les détails matériels, analyse minutieusement les intrigues et les passions, montre de l'homme l'extérieur, son costume, sa maison, ses meubles, et dont la fable est toujours fondée sur l'argent.

Nos Allemands ont commencé avec le

dix-huilième siècle, avec la décadence : Féneloo, qui s'éprit du quiétisme, et rêva Salente; J.-J. Rousseau qui croyait à l'excellence de l'état sauvage; Saint-Martin le théosophe, étaient des Allemands. Qui fut plus Allemand que l'auteur d'Obermann, Sénancourt, avide d'atteindre l'idéal, le poursuivant dans une rêverie insatiable, niant Dieu à force de le voir partout, et, se perdant, de recherche en recherche, dans une métaphysique flottante, sans morale, sans base et sans foi? Un grand Allemand de notre âge fut Chateaubriand : René triste, dévoré d'un impossible amour, qui se plaisait dans les forêts et les déserts, cet indépendant mélancolique qui avait gardé plus que ses compatriotes le génie rêveur du Breton celtique. Nos diverses écoles socialistes, nos fantaisistes en littérature sont aussi des Allemands : tous, ils n'agissent pas, ils imaginent.

On peut aisément reconnaître les esprits de races diverses. Un homme n'est pas raisonnable ou utopiste sur un seul point :

toutes ses idées sortent de la même source;

le principe de sa politique est le même que celui de sa religion, de sa philosophie, de sa littérature, de ses mœurs; par la connaissance de l'une de ses opinions on devine les autres.

Mon but est, ici, de caractériser les trois races, en les examinant chacune dans le pays où elle domine, les Anglais en Angleterre, les Allemands en Allemagne, les Français en France; mais on peut faire partout les mêmes études : quiconque regardera autour de soi classera ses proches et ses amis, — on en a d'Anglais, d'Allemands, — et reconnaîtra la vérité d'un système qui repose non sur une fantaisie de l'imagination, mais sur l'observation des faits.

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