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Fox à bieyes, elle est partout; l'Angleterre n'est que la capitale de l'Angleterre.
« C'est une nation de boutiquiers (1) »
« Les Français sont commerçants après tout; eux sont commerçants avant tout (2)»
Leur politique, leur gouvernement, leur religion, leurs institutions, leurs mœurs, tout a été conçu, réglé, fixé pour assurer la prospérité de leur commerce.
Et d'abord, le commerce exige la libellé; leur histoire n'est qu'une suite d'efforts pour conquérir cette liberté. Des 1215, sous le roi Jean, ils profitent d'une
(1) Napoléon.
(2) Charles Farcy. — De la Démocratie Américaine et de C Aristocratie anglaise.
révolte pour pactiser avec le roi : les communes éliront leurs aldermen, les propriétés seront garanties, la liberté des personnes assurée; quelques années après la chambre des communes est constituée, son consentement devient indispensable au vote de l'impôt; c'est un essai du gouvernement représentatif.
Deux siècles après, la réforme met le
pied chez eux. Henri VIII n'y voit pas un
mouvement d'idées, mais le côté matériel;
il confisque les biens ecclésiastiques au
profit de la couronne, il rompt avec le
pape, il se déclare le chef de la religion ;
l'Église n'est plus catholique Romaine,
ella est un des leviers du gouvernement,
Anglaise et indépendante.
En 1648, ils coupent la tête à leur roi , ils renversent leur long parlement, qui se perpétuait avec cette ténacité aveugle propre aux assemblées souveraines, et qui, se corrompant par l'immobilité,
comme les eaux stagnantes, ne pouvait être un pouvoir fort et durable, et ils se donnent un chef sous le nom qui convient à la liberté, un protecteur. Cromwell ne s'arrête pas à discuter les théories révolutionnaires, il les domine, il élargit le commerce, il construit une flotte formidable, il oblige les étrangers à briguer son alliance, il fonde la grandeur matérielle de son pays.
En 1688 , ils chassent leur roi Jacques 11 :
cette révolution accroît leurs privilèges.
Nous vous prenons, disent- ils à Guillaume d 1 Orange, mais vous nous donnerez le bill des droits ; la garantie de la liberté des élections, de la liberté du jury, de la liberté des débats du parlement, de la liberté de pétition. La prérogative royale est restreinte; ils veulent diriger euxmêmes leurs affaires, examiner, discuter leurs intérêts. Le gouvernement constitutionnel est fondé; il tourne, marche, fonc-
tionne d'après des lois positives, comme une machine.
Et ce parlement, qu'est-il? Un forum, un agora? Non, une bourse, ou, comme l'a dit un Anglais, un greffe (1). Les hommes qui le composent sont des hommes froids, exacts, aptes à l'administration, expédiant les affaires avec netteté, précision, sans émotion; ne ressemblant pas aux Français qui s'animent, s'impressionnent de ce qu'ils entendent, se passionnent pour ce qu'ils disent, et à qui, s'ils sont détournés de leur idée, il faut une forte tension pour la rejoindre; mais des gens qui ne perdent jamais leur sujet de vue, qu'on dérange, avec qui l'on traite dix questions différentes, et qui, le visiteur parti, retournent leur fauteuil vers leur bureau et reprennent la phrase
(1) Hume.
interrompue juste à la ligne, au mot où ils l'ont quittée ; des hommes d'État dans le sens strict du mot, qu'on a élevés dès l'enfance pour la politique, et qui, jeunes et imberbes comme Pitt, ministre à vingtdeux ans, Robert Peel à vingt-quatre, sont déjà des diplomates consommés, savants dans le mécanisme gouvernemental et les roueries des chancelleries, maîtres dans la science de la vie positive.
Les voilà réunis pour traiter de leurs intérêts ; rien pour l'apparence, tout pour le solide; point de tribune; celui que l'on appelle l'orateur, c'est le président ; ils arrivent comme ils se trouvent, en costume de ville, en habit de chasse, la casquette sur la tête, les éperons aux bottes, le fouet à la main ; cette absence de formes solennelles ne gêne point l'argumentation vigoureuse , l'éloquence
ferme, robuste et véhémente de leurs Pilt, Fox et Chatam, qui sont les véritables orateurs anglais, bien plus que Burke, « dont l'imagination orientale et enthousiaste saisissait moins fortement les vieux Anglais (1) »; mais ce n'est que par hasard qu'on entend de longues harangues : quelqu'un a-t-il une observation à proposer, il se lève de sa place, s'explique et se rassied ; ils sont là pour faire des affaires et des lois, non des discours.
Quelles lois font-ils? Des lois qui doivent rendre l'Angleterre riche et puis- * santé. De là leur aristocratie, leur légisgislation séculaire, leur hiérarchie serrée, leurs vastes propriétés. Ils ont posé en principe que ce que la vieille Angleterre a établi dans les temps anciens est sacré; la
(1) Ou l'écoutait rarement ; quand il allait prendre la parole, on se levait et on sortait; on l'ap-> pelait la cloche du dincr.
row bimw — a— m
stabilité était nécessaire pour assurer le commerce; la législation est demeurée stable et inébranlable, quelque absurde, quelque opposée aux mœurs qu'on la reconnaisse : ils ressemblent à Bacon, qui tenait pour le système de Ptolémée contre celui de Copernic, et qui appelait cette obstination une noble constance. On applique journellement encore des lois du roi Edouard. 11 y a peu d'années, un homme fut accusé de bigamie ; il opposa une ancienne loi qui déclarait nuls les mariages mixtes non consacrés par un ministre anglican : c'était son cas, il fut acquitté. En 1817, un autre, accusé de meurtre, demanda le combat judiciaire; il n'y avait pas de loi qui l'eût abrogé ; il eut lieu.
Le respect des institutions n'est pas seulement une loi, il est passé dans les mœurs ; chacun l'observe, même les émeuliers, même les membres du parle-
ment, h' orateur ( le président) est le représentant de la loi, la loi vivante; ce n'est pas à la chambre que l'on parle, c'est à lui : « Autrefois même, il ne semblait pas un homme : on le désignait par ces mots : la chaire. La chaire commande le silence, la chaire termine le débat (1). » Il a des droits exorbitants : lorsque plusieurs membres demandent la parole, il l'accorde, non selon la priorité, mais à qui il lui plaît; il inflige des punitions auxquelles un Français ne se soumettrait jamais ; il peut condamner un député à se mettre à genoux devant ses collègues et à lui demander pardon, et cela n'est pas seulement écrit , cela arrive quelque- Ibis, cela s'exécute, et personne ne regimbe (2).
Le parlement donnant l'exemple, le
(1) Villemain.
(2) Voy. note I.
peuple l'imite. Lors du fameux incendie qui consuma plus de dix mille maisons, en 1666, « dans les premiers instants, il eût été possible de tout arrêter en abattant les maisons qui environnaient le foyer de l'incendie : mais, par respect pour la propriété, le lord-maire ne voulut jamais le permettre sans le consentement des propriétaires, dont plusieurs étaient absents; le moment passé, il ne fut plus temps d'en donner l'ordre (1). »
De nos jours, des meetings de trois cent mille hommes se rassemblent régulièrement : on les prépare d'avance au grand jour; personne ne s'en effraie; ils vont juste jusqu'au point qui a été convenu, et toute cette foule se disperse devant la baguette d'un constable.
Tout citoven, d'ailleurs, est constable.
(1) Nougarèdc de Fayet; Lettres sur l'Angleterre.
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Un marchaud qui, du seuil de sa Loutique, regarderait tranquillement arrêter un voleur sans prêter main-forte paierait une amende; par cela même qu'il profite de la loi, il est chargé de la faire observer.
Ainsi s'est conservée intacte l'aristocratie : l'égalité ne sert pas au commerce, elle lui est contraire ; pour gagner il faut des instruments, et, comme les instruments les meilleurs sont les vivants, ils ont pris des hommes : une partie de la nation a tenu l'autre esclave ; l'aristocratie n'existe pas seulement par droit héréditaire, mais par nécessité, pour enrichir l'Angleterre; elle est la tête, le peuple n'est que le bras. L'Angleterre est un grand arbre qui étend de toutes parts son ombre sur la terre : l'aristocratie, maîtresse branche, depuis des siècles nourrie des sucs les plus purs, saine et ver-
doyante, dresse haut sa tète orgueilleuse ; les autres branches, bourgeois et populaire , poussées au-dessous , longtemps étiolées, atteignent à 'peine ses plus bas rameaux : elle, libre et fière, aspire puissamment la vie; la force de l'Angleterre s'épanouit dans sa Heur, l'Aristocratie.
Le peuple l'a compris; il s'admire en ses maîtres. Il est esclave, mais il sait qu'il est le maître du monde. Il considère les nobles comme une race réellement à part. A Londres, on dit à un étranger que l'on invite à un bal : « N'y manquez pas ; nous aurons peut-être un lord ! » Eu rendant compte d'un concert, les journaux ne donnent la liste des artistes qu'on a entendus qu'après celle des lords et des ladies qui y ont assisté. Une anglaise ne pouvait assez s'étonner, au dernier siècle, de voir de simples bourgeois en France
se permettre de discuter librement avec des comtes et des marquis,. les battre par de bons arguments, et garder leurs opinions. Le peuple n'est pas admis dans les musées, et , quand un grand seigneur chasse au renard avec deux cents chiens, cinquante chevaux, trente piqueurs, foulant les champs ensemencés, enfonçant les haies, renversant les murs, allant ainsi dix lieues devant lui, les fermiers, sur son passage, lui ouvrent les barrières le bonnet à la main, debout et respectueux.
Enfin , et ce dernier trait marque la profondeur des distinctions, les pairs seuls intronisent le roi ; la chambre des communes n'assiste pas à la cérémonie; elle ne concourt pas à l'institution du pouvoir : elle l'accepte.
Nul ne songe à sortir de sa classe, les négociants se font honneur de continuer un nom connu dans le commerce, une maison ; c'est là une sorte de noblesse ,
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mais ils ne tendent pas plus haut; et sir Charles Napier, ayant osé dire, dans une brochure, que Dieu, distribue le génie sans acception de rang ou de naissance, sa réclamation fut accueillie par un cri presque universel d'horreur.
Encouragée par les mœurs et par cette volontaire acceptation de sa supériorité, l'aristocratie n'a rien négligé pour se constituer fortement : la hiérarchie a réglé les rangs et les usages de la vie dans les plus petits délails : elle s'est adjugé tous les hauts emplois; elle seule occupe les grades de l'armée ; elle a accaparé, monopolisé la justice à son profit : en principe, la justice est rendue à tous également, mais les frais en sont si énormes, qu'il n'y a que les riches qui puissent l'aire valoir leurs droits.
Ses privilèges s'exercent même dans les collèges, dans les écoles, parmi les enfants. Les jeunes nobles ont un costume et une
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place à part dans les universités; les fils de pairs y sont admis sans subir d'examen ; on fouette les écoliers nobles comme les autres, mais ils ont le droit exclusif d'être fouettés avec du pommier.
Déjà possédant la plus grande partie du sol, elle a détruit peu à peu la moyenne propriété; elle a refusé aux journaliers la faculté d'acquérir des terres, et le parlement et la nation ont applaudi, quand un orateur s'est écrié que « pour le bonheur du pays, les classes laborieuses ne doivent pas avoir d'autre moyen d'exister que leur salaire. »
Le nombre des pauvres s'est, il est vrai, extraordinairement accru. Qui donnera idée de cette misère dont les autres nations de l'Europe n'ont qu'une imparfaite image ? — Qui dira ces refuges où l'on retire des enfants « qui n'avaient aucun asile pour la nuit, qui s'abritaient au fond d'une grosse tonne, dans le fourneau
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d'une pompe à feu, sous une voûte en construction (1)? » Ces habitations, « inférieures en décorum et en apparence aux plus sales étables(2),>- ces écoles des pauvres si brutalement appelées écoles des haillons ( Ragged school), ouvertes à des petits enfants « déguenillés, pieds nus, affublés, dans l'école comme au dehors, de ces loques inconnues en France, vêtements à jour, débris indescriptibles d'habits noirs (3) ; » ces rues impures encombrées d'enfants jetés comme au rebut, accroupis ça et là, et « qui ne semblent bons qu a être balayés comme une vermine de la face de la terre ? (4) » Qui décrira ces quartiers « où les parents apprennent à leurs fds à devenir voleurs, à leurs tilles
(1) Rapport de l'Union des llagged-School.
(2) Eug. Buret.
(3) Madame Marie Carpentier.
[il) Madame Marie (Jarpentier, |g( C&T jSj
prostituées (1)? > Ces pensionnats du vol, réglementés , surveillés par l'autorité, où l'on enseigne l'art du vol à des entants de treize et quatorze ans ? (2) Ces public house où « les hommes, les femmes, les enfants viennent se ranger par centaines sur des bancs pour y savourer, avec un plaisir morne, les illusions contenues dans un verre d'eau de feu? » Et les 2,500 cours de Liverpool et Manchester , ces fabriques de criminels , selon une expression anglaise , dont l'air empesté ne se renouvelle jamais (5) ? Et les caves de Saint-Gilles , les bouges de White- Chapel à Londres, ces chambres souter-
(1) Rapport de l'union des Ragged-School.
(2) Aussi la statistique criminelle constate-t-elle qu'il y a à Londres 1 arrestation sur 40 habitants. — La proportion des crimes à Londres est de 1 sur 100 ; à Paris, elle n'est que de 1 sur 4O0.
(3) Léon Faucher.
raines, d'à peu près dix pieds carrés , où trente à quarante créatures humaines, hommes, femmes, enfants, jeunes garçons et jeunes filles, couchent pêle-mêle, et dont les corps protégés seulement par d'inutiles guenilles apparaissent , dans leur quasi-nudité, comme un étalage de chair humaine, où de fétides enfants serpentent autour d'un homme et d'une femme, des pieds sur des bras, des têtes sur des poitrines, dans un indescriptible entrelacement (1) ? Où, enfin, la promiscuité et l'inceste sont si communs et, pour ainsi parler, si naturels, qu'un économiste français en les visitant s'écrie <i que la pudeur semble, dans cette société, devenir, comme la richesse, le privilège des classes élevées (2) ! »
(i; Eug. Rendu. Rapport sur Clnstruction primaire à Londies.
(2) Léon Faucher.
C'est là qu'on entend des chansons dont les héros s'appellent Bille jeûne un mois , et Belsy la peau el les os. « J'ai traversé l'Espagne désolée par la guerre, disait Byron, j'ai habité quelques-unes des provinces les plus opprimées de la Turquie, et je n'ai vu nulle part autant de misère qu'en Angleterre. »
Pour se défendre contre celte marée envahissante, qu'a fait l'Angleterre ? Elle ,a établi la taxe des pauvres, ouvert les Work-House, elle a sacrifié une grosse somme au paupérisme (l) , mais elle a gardé son pouvoir.
Ce régime , fondé sur le mépris de l'homme, et poussé à l'extrême, pouvait exciter les révolutions, et, avec les révolutions, plus de commerce, de bien-être
(l) 300 millions environ.
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et de profit. L'Angleterre ne s'est jamais mêlée aux révolutions extérieures que pour en tirer parti ; elle n'a jamais souffert d'être troublée par les idées, et elle a pris des précautions pour s'en préserver. Au moment où elle voit arriver une révolution, elle lui jette un privilège, et la révolution passe. « Ce n'est pas devant la justice et la vérité qu'elle s'incline, c'est devant la force (1). »
De tout temps, l'aristocratie a eu pour règle, quand un roturier se distinguait et pouvait rendre des services, de lui ouvrir ses rangs; elle se servail de ses bourgs pourris pour élever des jeunes gens capables, mais pauvres. C'est ainsi que furent élus députés Burke, Pitt, Fox, Sheridan, Brougham, Pciceval, Abercromby, Canning. Eu se recrutant sans
(1) John Lemoinne.— Vis et dolus tir tûtes cardinales sunl, disait l'anglais Ilobbcs.
cesse parmi les hommes supérieurs de toutes les classes, elle marchait toujours à la tête de la nation par le prestige et par l'intelligence.
L'opinion s'étant soulevée contre les bourgs pourris, elle les sacrifia : un ministre vint dire un jour en pleine chambre :
a Si le parlement ne se réforme pas luimême, il sera réformé par la pression du dehors et par la colère du peuple »Le parlement se réforma : mais en feignant d'abandonner son privilège, la noblesse sut encore y gagner : elle ôta le droit de représentation aux bourgs pourris, à des masures qui votaient pour un seul habitant ; elle le donna à des hommes qui dépendaient d'elle, et qui n'étaient que des masures vivantes qu'elle vend et achète aA r ec ses millions (1) : le change-
(1) Aux élections àe 1861, les tories dépensèrent 75 millions de lianes.
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ment parut un bienfait, le privilège fut ratifié par l'assentiment général ; il devint inébranlable.
C'est par une suite de concessions semblables politiquement raisnnnécs que l'Ançrleteri e se tire de toutes les difficultes. Elle n'a des colonies que pour placer ses produits; elle en fonde et en prépare sans cesse et partout; elle y exporte ses excédants en tontes choses, hommes et marchandises. C'est même un nouveau genre de production ; « elle fait des peuples (1). » Plusieurs de ces colonies sont devenues si importantes qu'elles ont exigé de nouveaux droits; elle les leur a accordés, et tellement larges, que ces droits entraîneront tôt ou tard l'indépendance ; elle ne s'en épouvante pas ; elle les laissera volontiers aller ; elle a calculé que le commerce
(1) n'Haussez ; Voyage dun Exilé.
d'un pays libre lui sera plus profitable que celui d'une colonie.
Depuis des siècles, l'Irlande s'agite pour échapper à sa domination : tout semble contre les Anglais, la séparation géographique, les mœurs, l'énormité des richesses d'un clergé inutile et ennemi, les excitations de l'étranger, le génie d'un orateur puissant et populaire comme ceux de l'antiquité, la religion surtout. Vingt fois l'Irlande s'est soulevée, vingt fois on l'a crue perdue, elle est encore à eux. Ils n'y ont pas beaucoup de troupes, ils ne font rien de très-violent, ils ne pendent pas trop ; de temps en temps, ils accordent quelque chose, et la révolte n'est jamais complète : « l'Angleterre est unie \ l'Irlande comme le requin à sa proie ; l'un dévoie l'autre , et cela fait une union (1). » Les Anglais ont besoin de
(i) Hyron.
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ces gras pâturages qui nourrissent de si beaux bestiaux, rie ce peuple de pauvres à qui ils vendent leurs vieux habits (I); ils les tiennent, et ils les garderont.
Enfin, de nos jours, une longue paix ayant développé le commerce dans le monde entier, de nouvelles nations étant nées à l'industrie, chacune a commencé à produire pour ses besoins et à vivre de son propre travail. La grande usine Anglaise allait fonctionner sans avoir de débouchés, entasser les produits sans trouver d'acheteurs. Aussitôt un homme se lève qui prend une résolution énergique. Par une combinaison simple et hardie, d'un seul coup il abaisse de moitié le tarif des douanes; l'Angleterre en souffrira d'abord, mais bientôt on l'inon-
(i) Il s'exporte chaque année, d'Angleterre en Irlande, pour six millions de vieux vêtements.
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dora de produits bruts, elle les transformera en objets manufacturés à meilleur compte, et elle forcera à les accepter l'Europe et l'Univers. Robert Peel empêche une révolution en en faisant une ; ce qui, aux yeux de quelques-uns, devait saper la richesse anglaise, la consolide; ce qui devait la tuer la fait vivre (1).
Ainsi se trouve constituée la Grande- Bretagne ; elle sait où elle va gagner de l'argent : sa règle de conduite, c'est le profit. Peu importe qui la commande femme ou homme, héros ou imbécile ; tout est organisé, pesé, prévu : la machine est chauffée; les leviers balancent leurs grands bras ; les pistons montent et descendent tour à tour; la chaudière bout et lance ses tourbillons de fumée noire
il) Pitt avait déjà commencé petit; ré-forme.
par la longue cheminée. A de certains moments, la soupape s'ouvre et laisse échapper en sifflant la vapeur brûlante ; les roues tournent et battent les vagues de leurs volants rapides ; et, tout chargé de ses ballots, montrant par ses sabords h gueule de ses canons, son pavillon rouge au haut de son grand mât, large de flanc, fort de proue, lesté, armé, cuivré, le vaisseau de la Grande-Bretagne s'avance à travers les mers, dominateur et conquérant, insolent et superbe, et jetant à l'univers son luirrah de défi : Rule brilannia !
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Après la politique, la religion. A ces calculateurs il faut le pourquoi de tout :
ils ne veulent pas ignorer ; ce qu'ils n'expliquent pas, ils le nient. Ils n'ont pas la foi, ils sont protestants : le protestantisme est la religion du raisonnement, il ne donne rien au sentiment. Dans leurs temples, point de signes extérieurs, de tableaux, de statues, de parfums; des murs nus, et le livre, voilà tout. Le ministre, homme de tenue et de convenance, mortte en chaire et, sans geste, sans accent, débite son prône : « officier de morale et d'instruction », comme le voulait Mirabeau, il passe le dogme sous silence : sa prédication, disait un Allemand, se réduit à répéter chaque dimanche ceci : « Christ fut honnête, il a recommandé a ses dis-
ciples d'être honnêtes : imitons Christ et ses disciples, soyons honnêtes. » « Un sermon français est d'ordinaire une exhortation animée et pleine de feu ; un sermon anglais est une suite de raisonnements instructifs et sans chaleur (1). » Il nourrit l'esprit, non le cœur; c'est, en éloquence, une pièce de résistance, un morceau de bœuf.
Leurs livres de piété où il y a du sentiment sont traduits des catholiques : de jeunes femmes protestantes en ont composé quelques-uns. C'est un pays sans arbre et sans eau, l'aridité même. On les lit comme on traverse un désert, parce qu'il le faut. A leurs démonstrations doctrinaires on dit : C'est vrai ! sans être touché ; la charité leur manque. « Si le protestantisme, dit un journal protestant,
(1) Hughes Blair.
eût déployé autant de charité qu'il a fait preuve de critique et de science, if serait partout (1). » Us entreprennent cependant des missions, ils ont fondé des sociétés bibliques, mais ce sont là encore des moyens d'étendre l'influence anglaise; leurs missionnaires savent servir les deux maîtres à la fois ; ils vendent des Bibles et du coton, prêtres et marchands (2).
Telle religion, telle philosophie; ce pays protestant est la patrie de la
(1) Le Lien, 18 août 1849.
(2) « Un missionnaire protestant, dit un officier de marine, M. A. de Larminat, est à la fois un docteur, un industriel, un marchand, un pédagogue, un chef de famille, sans charité, sans onction, sans chaleur. Ce n'est pour ses ouailles, ni un père, ni un guide, ni un ami, ni un consolateur. On les déteste et on les méprise. ■ Voyez note II.
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philosophie sensualiste. Locke avait trop de raison pour nier l'âme, mais ce qui le frappait le plus, c'était l'action des sens : il prit l'axiome de l'école : « Nihil est in intellectu quod priùs non fnerit sub sensu, » et il fonda le matérialisme; il produisit Condillac et sa statue animée; pour expliquer l'homme il fallut une pierre (1).
Mais le sensualisme affirmait, c'était trop; comme dans le protestantisme, la raison, en philosophie, ne s'arrête pas à un dogme, elle choisit : de là l'éclectisme.
Les sensualistes anglais firent bientôt comme les philosophes de la décadence romaine; ils doutèrent du matérialisme.
C'est que, pour affirmer même une erreur, il faut la foi : et ces philosophes dégénérés n'avaient pas assez de force dans leur âme
(1) Voy. note m.
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pour soutenir une erreur qui leur fût propre. Impuissants à créer, ils fouillèrent dans les écoles passées, ils volèrent des matériaux à toutes les théories écroulées, et ils en construisirent un édifice sans plan, sans fondement et sans unité, l'éclectisme , c'est-à-dire la philosophie qui n'affirme rien , qui n'exclut rien, « qui ne jure par personne (1), »
mais aussi qui ne fait jurer personne. Les éclectiques sont les indigents de la pensée qui demandent l'aumône à toutes les portes.
(I) Jouffroy
Avec ces raisonneurs, ces discuteurs, ces protestants, ces sensualistes, ces éclectiques, faites donc des artistes ! l'Angleterre n'a pas de musiciens (1), et pas de peintres (2) elle a inventé la seule partie de la musique qui soit précise et arrêtée par des règles, le contrepoint elle n'a pro-
(1) Voyez Burney ( Hist. gènér. de ta Musique), il explique comment le génie musical favorisa dorénavant très-peu les pays qui embrassèrent la réforme, l'Islande, par exemple, qui dès-lors ne produisit plus ni poètes ni musiciens : l'histoire, sous forme d'annales chronologiques remplaça la chronique animée; la dissertation savante détrôna la saga dramatique et pittoresque.
(2) Voy. note IV.
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duit que des portraitistes, Reynolds, Dobson, R. Walker, élèves de Van-Dick ; des miniaturistes, Hoskins, S. Cooper, Lawrence; des caricaturistes comme Hogarth ; des graveurs, — la gravure est la limite où l'art se confond avec la mécanique, — des représentants de la réalité (1).
C'est la réalité que poursuivent tous les forts esprits anglais. L'université de Cambridge enseignait autrefois toutes les parties des lettres et des sciences ; peu à peu on négligea la littérature, la philosophie, l'histoire naturelle, etc. Ces chaires furent abandonnées; on jugeait qu'elles n'avaient pas une utilité immédiate ; il ne resta guères que la diplomatie et les mathématiques, c'est-à-dire la science des
(1) Voy. note V.
affaires et celle des nombres ; à un certain point de vue les mathématiques répondent à tout. Naguères l'enseignement a été rétabli dans son état primitif; mais ce ne fut pas un Anglais qui y songea, ce fut un Allemand, le prince Albert.
De là sortent ces écrivains carrés, solides, positifs, ces faiseurs de traités didactiques, complets, serrés, lourds à la main et au cerveau (\) ; ces auteurs de Philosophie de l'Histoire , où les faits sont théoriquement raisonnes (2) ; ces chiffonniers ramasseurs de détails, qui reproduisent tous les incidents, les nuances, les anecdotes, qui tiennent un journal de toutes les actions d'un seul homme (5) ;
( i ) La Rhétorique, de II. Blair.
(2) Vllistoire d' Angleterre, de Hume,
(3) Le Commentaire sur la vie de Charles V, de d'Israéli , et la Vie de Johnson , de Boswell ; la Biographie de Brummel, par Jesse.
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ces critiques acerbes et pénétrants, qui, dans les revues et les magazine , dont l'Angleterre est la patrie, font toute leur vie des examens de livres savamment, sérieusement, sans rechercher la gloire, en vrais juges, et que l'on a appelés les véritables grands écrivains de l'Angleterre, ces économistes enfin, qui, au bout de six mille ans, se sont avisés d'examiner combien de livres de bœuf absorbe l'humanité; ces malthusiens qui raisonnent si logiquement : que faisons-nous sur terre? Nous vivons. Quel est le moyen de vivre? C'est de manger. Comment manger? En ayant du blé, de la viande, des subsistances. Produisez donc, semez, plantez, engraissez des bestiaux ! Et si le sol ne produit pas assez de blé? c'est qu'il est trop peuplé. Vous ne pouvez nourrir votre famille! Pourquoi avez-vous des enfants? Toutes les places sont prises à la table de l'univers? Ne laissez plus appro-
cher personne! Tuez vos nouveaux-nés !
Failes-leur boire à petits coups de la liqueur de Godfrey (1). Au bout de deux ou trois semaines, l'anéantissement sera complet.
Voilà du positif! Le positif, c'est aussi le but de la littérature anglaise : si la littérature allemande est formée d'air, la littérature des Anglais l'est de terre : ils composent surtout des romans intimes ; le roman intime est une analyse minutieuse, au moyen de laquelle ilsdissèquent le cœur, les passions, la nature ; ils ont, comme disent les Allemands, la faç on de voir d'un seul côlé; ils examinent la vie intérieure à la loupe, ils décrivent, sans en omettre un seul, les détails domestiques ; ils reproduisent l'histoire micros-
(1) Rapport de la commission du travail des entoàts dans les manufactures, eu Angleterre, 18i3,
lun-
es copique de la famille avec la fidélité d'un copiste chinois ; « ils font tourner six volumes autour d'une théière. » (1)
Ils sont parvenus à avoir du génie dans ces œuvres de patience : Daniel de Foë, Richardson, Goldsmith, Dickens, ont fait des chefs-d'œuvre en ce genre. L'instinct d'observation matérielle leur suggère les découvertes les plus originales. Le Vicar of Wakefield veut se débarrasser d'un visiteur importun; il lui prête un habit, ou une paire de bottes, ou un vieux cheval; l'emprunteur ne revient jamais : un Français n'eût pas imaginé cela, calculé, veux-je dire.
Quelques-uns semblent faire scission avec cette foule analytique et sagace :
Swift , Sterne , Walter-Scott. Ce n'est qu'une apparence : Swift n'a inventé Liltipui que pour décrire un à un les vices de la société anglaise ; sa fantaisie n'eui-
(1) Philarète Chaslos.
porte pas sa raison, elle est un cadre pour sa critique amère. La forte partie de Walter-Scott n'est pas l'imagination, mais la peinture des caractères, la science des mœurs historiques, la conduite intéressante et contenue de la narration, hi, parmi son érudition, il rêve la figure fraîche, fine et nuageuse d'une blonde miss, s'il s'émeut à quelque point de son récit, il le doit, comme Shakspeare, à son penchant vers le catholicisme : tous les grands artistes sont bien près d'être catholiques. Sterne était un ministre protestant ; mais quel protestant, et quel ministre! On ne voulait pas croire, à Paris, qu'il fût Anglais ; il papillonnait comme un charmant gentilhomme de Versailles ; il voyageait pour sentir, mais son émotion ne l'empêchait de rien voir, ni les nœuds du cothurne de la femme de chambre, ni la légère fatuité du jeune officier de Calais, ni la tabatière de corne du moine.
Positif est encore leur théâtre; Shakspeare n'est pas seulement un poète dramatique puissant, il est un poète anglais :
observateur inexorable, armé d'une saga- .
cité froide et moqueuse, il peint l'humanité dans sa brutalité, sans s'émouvoir, impassible, impitoyable comme un juge.
Son impartialité hautaine a je ne sais quoi de cruel pour la race humaine; il est bien, comme on l'a dit, le poète des hommes d'État. A ces êtres matériels à qui il s'adresse, il faut des ébranlements violents; il les traite à forte dose. Pour atteindre le cœur à travers la grosse chair qui l'enveloppe, ce n'est pas trop des forces les plus énergiques, du spectre d'Hamlet, de la main sanglante de Macbeth, des bouffonneries de Falstaff , assaisonnés de gin et de brandy. Quand on traduisit Zaïre, de Voltaire, pour le théâtre au-
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glais, ce mot si simple et si touchant :
Zaïre, vous pleurez! on le trouva trop faible: Vous pleurez! Qu'est cela? Qui ne pleure pas ? Ils mirent à la place :
Zaïre, vous vous roulez par terre! Et, en effet, Zaïre se roulait par terre.
Leur poésie, qui commença par des poèmes didactiques (1), a le même caractère, ou raide, régulière, compassée, raisonnable comme dans Pope et Àddisson, Boileaux trempés dans de la glace; ou intime et mélancolique, comme les Lakistes, Shelley, Colericlge, Wordsworth , dont les chants pâles répondent à l'ennui
(1) Warner (1558-1609), auteur d'une histoire légendaire de l'Angleterre; Drayton (1622), auteur de Poly- Albion, description topographique de l'Angleterre ; Fletcher, qui, dans Vile de Pourpre, fait l'anatomie du corps humain, comme dans un traité d'anatomie.
des jeunes miss qui cherchent à éveiller en elles l'idéal; — la mélancolie vient du manque d'imagination ;— ou audacieuse et excentrique, pénétrant ainsi que des lames d'acier dans le cœur, comme les Nuits d'Young qui représentent la brume de l'âme et l'horreur désolée; ou ferme et solide, sublime à force de grandir la matière, comme Milton qui est bien plus le peintre de l'enfer et de la terre que du ciel, et qui, tandis que les Allemands idéalisent les corps, donne un corps à l'idéal ; ou aristocratique et or.
gueilleuse, comme Byron, qui à l'humour joint le scepticisme et l'incrédulité; il ne raille pas comme Voltaire, il dissèque ; il ne rit pas, il épouvante; c'est un vrai Anglais, dédaigneux et amer, hautain et cruel.
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Le positif enfin, voilà ce qu'ils cherchent dans la vie : « Tout doit s'y réduire à la pratique, au vrai, au réel (1), » à la satisfaction matérielle ; ils ont inventé le comforlable , le bien vivre ; les maisons anglaises sont les meilleures de ta terre, dit un de leurs proverbes. On a remarqué qu'ils ont les dents plus avancéesque nous; ils mangent plus de viandes qu'aucun autre peuple. Manger, pour eux., est une affaire sérieuse. En toutes leurs réunions, onmange; au spectacle, il faut qu'ils voient manger. Dans une représentation théâtrale, on joue trois pièces, la table est
(1) Voyez Carlyle, pour qui un héros, un homme orai, c'est le premier soldat, le premier matelot venu « pourvu qu'ils fassent quelque chose. »
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mise dans les trois pièces, on mange trois fois, et on mange réellement; et manger leur profite:» les Anglais sont fiers de leur bien, disait lord Chatam, de leur repos, de leur aisance et même de leur embompoint. i Aussi, les naturalistes, quand ils font des citations d'bommes d'une grosseur énorme, les prennent en Angleterre :
on n'en trouverait pas en France, a remarqué Buffon. Ils sont capables des plus grands excès, mais ils savent ce que peut absorber leur estomac, et quels moyens employer pour se remettre sur pied; on dépeuplerait l'Angleterre par indigestion si on lui supprimait le thé.
Bien plus, heureux par les jouissances matérielles, ils croient que tout le reste des hommes leur ressemble. Us vous reçoivent dans leurs châteaux, non avec la cordialité française, mais avec tout le comfort dont ils vivent : ils vous donnent des chiens, des fusils, des chevaux, des
beefteacks, du vin de Champagne, puis ils ne s'occupent plus de vous; au bout de quelques semaines vous partez, ils vous disent tranquillement au revoir, et ils reprennent la lecture de leurs gazettes ; ils ne pensent plus à vous (1).
lis sont gens à vous donner à dîner, en vous faisant bien manger, en mangeant bien, sans prononcer un mot; seulement, à la fin du repas, ils vous disent : « nous vous demandons pardon, nous nevousavons pas fait beaucoup boire parce que nous sommes indisposés; mais la prochaine fois, nous vous ferons bien boire 1 . » C'est là leur politesse ; ils ne peuvent pas vous donner leur cœur, ils vous donnent ce qu'ils achètent, leurs vins et leurs viandes.
Mais, à force de jouir, ils ne jouissent plus; on arrive vite au bout du fini.
N'ayant pas d'imagination , ils ne créent pas
(1) Voy. note Vf.
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Ils connaissent tout de suite ce qui est autour d'eux, ils s'ennuient. Alors, ils se lancent dans les paris énormes, bizarres, dans les chances du jeu. Les grands joueurs sont partout des gens sans imagination.
Ils se torturent lesprit pour trouver des manières d'être originales, en dehors de la vie ordinaire, et pour lesquelles ils ont fait un mot : excentric. Le spleen augmente; ils ne peuvent demeurer où ils sont : ils vont chercher, regarder ailleurs.
Us s'embarquent pour se rencontrer avec du nouveau. Us arpentent la France, l'Allemagne, au galop, ils voient l'Italie en courant, prenant en note que Saint-Pierre de Rome a tant de toises de long et le Vatican tant de fenêtres de face. Vite ! vile ! l'Inde, l'Orient, l'Afrique, les Amériques !
les montagnes, les volcans, les déserts, les curiosités, les monstruosités, les empoisonnements, les naufrages, les incendies, les exécutions, les révolutions! Us
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sont alors, disent-ils, excités, car tout cela est fort rafraîchissant (1) ! Tout estil vu ? oui : ils ne sont plus ni excités, ni rafraîchis : ils se tuent (2).
On les voit passer dans le monde entier, partout les mêmes, le corps long, empesé, ni vite, ni lentement, « marchant pour s'avancer, non pour se promener (5), » La figure impassible, l'œil atone; ce sontdes visages, jamais des physionomies. Ils ont l'air distingué, car, lorsqu'on veul dominer, on se respecte, et le respect de soimême donne de la distinction ; mais cette distinction n'a rien de délicat ; sous le noble on retrouve le marchand. Leurs
(1) Marguerite Fui 1er, citée par Phil. Chasles.
(2) Les rapports anglais constatent que quatre ou cinq personnes par nuit se précipitent dans la Tamise.
(0) iNougarède de Fayet.
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femmes, sans grâce, raidcs et empaquetées, semblent, a-t-on dit, avoir deux mains gauches. Leurs hommes illustres sont tous taillés sur le modèle de ce duc qui vient de mourir ; ce sont de grands Anglais plutôt que des grands hommes :
« devant leur image, on ne se sent ni ému, ni attendri, on attend toujours un rayon de soleil (1) » de ce soleil de l'âme qui s'appelle, selon ses applications, charité, amour, sympathie.
Ils n'estiment pas, ils n'honorent pas l'argent, ils l'adorent; l'argent est la marque de la force, la force même. « 11 y a un bruit que Joijlh Bull comprend parfaitement, disait O'Connell, c'est celui des schellings. » Le fonds de la langue An-
(1) John Lemoinne.
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glaise n'est pas goddem , comme le disait Beaumarchais, ccslhoiv much, combien?
Tout se paie avec de l'argent : par l'argent ils châtient; les vainqueurs, du temps de la guerre des deux Roses, ne se contentaient pas de se défaire du vaincu, ils confisquaient tous ses biens. Aujourd'hui, dans les écoles, quand on veut fortement punir un élève, on le met à l'amende, il y est bien plus sensible qu'au fouet. En revanche, le soldat anglais est plus sensible au fouet qu'à l'humiliation. Le sentiment de l'honneur lui est inconnu. Un colonel ayant ôté la cocarde à un soldat, par imitation des Prussiens, le soldat en fut enchanté; il n'avait plus le soin delà nettoyer. Le soldat est une machine, une bête bien dressée. On le nourrit bien, on le bat bien, et on le paie bien.
Avec de l'argent, ils récompensent:
les services que nous reconnaissons par des honneurs, ils les paient avec del'a:
gent. Nelson reçut pour prix de ses victoires dix-sept millions, le duc de Wellington vingt-deux.
L'honneur conjugal même, ce qui ne se remplace pas, ce qui n'existe que dans l'opinion, dans le sentiment, ils en font la balance avec de l'argent. La conversation criminelle ne donne droit qu'à une indemnité pécuniaire ; un mari à qui on enlève sa femme ne peut demander qu'une somme représentant le dommage qu'il éprouve par la perte de ses services : sa femme est un instrument pour son commerce, elle est tarifée comme une vache :
aussi, parfois la vend-il.
Un Anglais racontait qu'il y avait dans sa famille une bank-note représentant plusieurs millions ; on l'avait encadrée et exposée dans le salon; il avait été élevé devant cela.
Industriels enfin, en amitié, le profit est :ii)S cesse devant leurs yeux. Une mère.
écrivait à son fils éloigné d'elle de cinq cents lieues, ne lui parle pas de sa conduite, de ses devoirs, de niaiseries de sentiments; elle lui développe l'art « d'utiliser les relations les plus indifférentes en apparence, de ne se faire que des amitiés solides, de se lier publiquement avec une femme du monde pour se ménager l'entrée des meilleures maisons. »
Ils sont égoïstes, ce mot explique tout.
Par égoïsme, ils ont un amour de la patrie excessif; par égoïsme, ils se tiennent serrés dans les liens de famille ; par égoïsme, ils pratiquent avec austérité le dimanche, ils recrutent leur aristocratie dans la bourgeoisie, ils ont fait la traite et prohibé la
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'6 traite ; par egoïsme, ils sont philanthropes.
Patriotes, ils ont volé, pillé, anéanti des nations : La foi punique, a dit le général Lamarque, a trouvé sa sœur dans les temps modernes, la foi anglaise. Ils ont hrûlé en pleine paix la flotte danoise à Copenhague, dépouillé la Grèce de ses chefs-d'œuvre, empoisonné les Chinois, ravi Ceylan aux Hollandais, annihilé le commerce du Portugal (1), fait disparaître de la terre, eux et les Américains, leurs dignes fils, cent peuplades sauvages ; au dieu du commerce ils ont immolé les intérêts, la fortune, le sang, la vie de tout ce qui s'est rencontré sur leur chemin.
(1) < Le Portugal n'est plus qu'un entrepôt des
manufactures anglaises, une maison de détail et
d'exploitation, t
Elias Regnadlt.
{Histoire criminelle du gouvernement anglais).
Respectant la famille, ils ont développé la prostitution au double de ce qu'elle est dans les autres pays.
Politiques, en faisant nobles les fils des industriels, ils ont ôté au peuple toutes ses forces vives; ils l'ont démoralisé sciemment.
Religieux, ils ont tenu dans des comtés entiers, au fond des mines, des familles, des races d'hommes, qui n'ont pas, qui n'ont jamais eu la notion de Dieu.
Philanthropes, ils ont inventé le plus cruel supplice qui existe, le système pénitentiaire, l'isolement absolu qui rend imbécile ou fou, ou qui tue ; les pontons où trente mille Français périrent de misère et de faim ; les tortures infligées aux voyageurs des wagons de troisième classe, auprès desquels un actionnaire de chemin de fer proposait naguères de placer des ramoneurs couverts de suie ; ils ont lait la traite pour agrandir leurs colonies;
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ils l'ont prohibée pour détruire celles des étrangers.
Cruelle est leur législation : Blakstone comptait, au siècle dernier, cent soixante cas que la loi anglaise punit de mort ; sanglante leur histoire : dans leurs guerres civiles, les actes innombrables de cruauté ne sont pas l'effet de l'entraînement du moment ; ils sont réfléchis et calculés ; ils tuent leurs ennemis, parce que c'est seulement dans le tombeau qu'un ennemi n'est plus à craindre; les prétendants au trône n'enferment pas dans une prison leurs compétiteurs vaincus, ils les tuent.
Us ne connaissent pas la force du sang :
frères, neveux, oncles, femmes, peu importe : Jean Sans-terre fait égorger son neveu Arthur; Isabelle, son mari Edouard III, Henri IV, son cousin Richard II; Richard IV Henri VI, puis les enfants d'Edouard IV ; je ne parle pas des reines qui montent sur l'échafaud, d'Anne de Bo-
leyn, Catherine Howard, Marie Stuart; la majesté royale n'est rien pour leur avidité de régner ; un édit de Henri VIII s'appelle le Bill de Sang. — Leur histoire, a dit Voltaire, devrait être écrite par la main du bourreau.
Leurs actions, si elles étaient animées par un sentiment élevé, répandraient des émanations pures, inspireraient de généreuses pensées, feraient battre le cœur d'un sublime enthousiasme. Au contraire, elles poussent aux jouissances matérielles, elles parlent au corps ; leurs lois morales sont unies à leurs mœurs immorales (1), leurs principes se résument dans le mot de ce gentilhomme lançant son fils dans le monde : « Allez, mon fils, — faites fortune, — par les moyens honnêtes, — si vous pouvez! »
(1) Quid olct graviui mistum diapasinale virus ?
Martial.
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