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LES ALLEMANDS

N'avcz-vous jamais pénétré, un soir, au fond d'un faubourg éloigné de la ville bruyante, dans une maison calme, entourée de verdure et ombragé de grands arbres (1) ? Là, vous avez trouvé, au milieu de ses enfants frais, aux yeux doux et

(1) Voy. note VIL

étonnés, la mère de famille naïve et tendre, activement occupée des petits soins du ménage (1). Le père, jeune homme blond et sérieux, est venu à vous, vous accueillant d'une voix affectueuse, avec un bienveillant sourire ; vous êtes étran ger : il ne vous examine pas, il est natu Tellement bien disposé; il vous écoute avec bonhomie; en vous écoutant, il s'anime, il tressaille ou sourit à vos récits ; il suit l'impression ; son âme, comme un fil balancé dans l'air ou semblable à la lyre que touche le vent, vibre et rend un son ému ; il sent avec vous : « ce qu'il faut prouver à l'Anglais, il faut le faire sentir à l'Allemand (2) ; » vous êtes chez un Allemand.

(1) Les femmes allemandes, disait un voyageur, semblent mises sur terre pour soigner leurs meubles.

(2) Bonstetten ; l'Homme du Nord et l'Homme du Midi,

Bien plus, subissant votre influence, il vous admire: à son imagination amante de l'inconnu vous apparaissez entouré d'une auréole idéale ; il vous embellit de; mille perfections; a un des côtés dominants de son génie est la sympathie (1)» ; il s'éprend de vous ; déjà tout à vous, il croit que vous êtes tout à lui ; il vous retient, il vous fait asseoir à sa table, il est votre ami.

Cependant vous venez pour une affaire; vous commencez à l'en entretenir et lui exposez les moyens de tout terminer : il vous semble qu'il ne vous comprend pas ; il ne connaît ni les noms des hommes, ni les termes des choses ; les procédures, les négociations, les affaires d'intérêt lui sont inconnues; il n'en a sans doute jamais entendu parler. A votre discours précis,

(1) Ph. le Bas; Histoire de L'Allemagne, dans l' Univers pittoresque.

il répond par de poétiques saillies, des bouffonneries joviales ou de pittoresques observations qui, sans qu'il veuille être comique, vous font sourire. A quoi bon tous ces détails ? Ce n'est pas la vie : les honneurs, la fortune, la gloire? Mieux vaut l'amour d'une femme ou le parfum des roses ! Toute chose se présente à lui, non sous son aspect réel, mais sous une apparence fictive ; il ne voit pas ce qui est, mais ce qui devrait être ; il suppose, il fait des théories, il invente; il n'appuie pas à terre, et, comme l'oiseau dont tressaille l'aile, toujours on dirait qu'il va s'envoler.

Vous pensez être arrivé dans un moment inopportun : cet homme était préoccupé ; le lendemain vous pourrez causer plus sérieusement. Vous vous trompez : son état, c'est d'être toujours préoccupé.

Le matin, vous le cherchez; il est

parti ; il erre dans la campagne, l'oreille tendue, écoutant les bruits de la nature en sa vie cachée et son immobilité respirante. Ses pas le portent instinctivement parmi la solitude des bois silencieux, les terres déchirées et bouleversées, comme ces pâles déserts de Franchart, dans la forêt de Fontainebleau, où le sol aride s'étend sans herbes, entre deux longues bandes de rocs amoncelés, où nul insecte ne bruit, où nul oiseau ne chante, où rien ne bouge : cette mort de la nature répand tout alentour une tristesse pesante et vide; il s'assied et s'accoude sans rien dire, les yeux dans le vague, comme une âme exilée qui rêve. Il est emporté dans les espaces ; en voilà pour toute la journée.

Il rentre tout imprégné de soleil, de sons et de poésie ; il se place devant son

piano, et des touches sonores s'échappent de mélancoliques et onduleuses mélodies.

Les Français sont trop actifs pour être de parfaits musiciens; il leur faut de la musique vivante et remuante; ils aiment les phrases simples et faciles de Grétry, ou les brillantes improvisations des Italiens.

Les Anglais sont trop épais pour s'émouvoir de la poésie des airs; ils hantent l'Opéra par esprit defashion ; les Allemands sont les vrais musiciens du monde.

Les autres arts rendent de poétiques effets, mais ils ont besoin d'employer des moyens matériels, des mots, des lignes, des couleurs ; sous la poésie on sent le réel, sous le nuage vaporeux le rocher dur du positif; le mot est brutal, la ligne sèche, la couleur obscure ; mais la musique, elle s'épand par ce qu'il y a de plus impalpable au monde, avec le son qui fuit, le chant qui s'élève , la note qui passe; l'impression sort ailée, légère, in-

saisissable; on la sent, on ne la voit pas ; elle s'envole dans l'air, et la pensée dégagée la suit en rêvant. Elle n'est pas un corps enveloppé de poésie ; la poésie est en elle, elle est dans la poésie, elle est la poésie même.

Beethoven , sourd sublime! quel monde éthéré voyait ton âme, quand, étranger aux bruits extérieurs tu entendais et répétais les harmonies qui nous enchantent ! Milton, aveugle, rêvait aussi les poëmes divins de l'enfer et du ciel ; mais ses chants, conçus dans la sereine solitude de son âme, il pouvait se les redire, entendre, toucher d'une oreille charmée sa pensée devenue incarnée. Toi, musicien frappé parce que tu étais choisi, ta chanson, comme une harpe, résonnait en ton cœur, elle vibrait en notes intérieures; ton oreille insensible n'entendait pas; l'harmonie montait, tendre, vive, véhémente ; tu tressaillais, tu t'enivrais

de ses délices, tu jouissa is de ses richesses infinies, et tu pénétrais les plus exquises beautés de l'idéal, sans que la matière t'obligeât à descendre des célestes hauteurs où Dieu t'avait ravi !

La musique des Allemands n'est pas un art, elle est plutôt une émanation presque immatérielle de l'âme ; leurs chants ne sont pas des airs pleins et complets, mais des mélodies sentimentales, feux follets qui courent capricieusement, songes qui passent devant la pensée errante, enchaînes par un lien invisible; tels Spohr, Schubert, mélancolique amant qui soupire; Wéber, fantastique sonneur de ballades; Haydn, qui, dans la Création, embrasse le monde en son vaste ensemble ; Haendel, dont le Messie est appelé par Herder une épopée chrétienne en musique, et Beethoven, en qui résonne l'immense écho universel, arbres des campa-

gnes, torrents bruissants, chants lointains des pâtres, grande voix solennelle de la nature harmonieuse.

Comment discuter au milieu de ces enchantements? L'Allemand quitte son piano et prend sa palette ; de même qu'il est musicien, il est peintre, naïvement artiste, peintre par sentiment ; le sentiment, de nos facultés, est la plus naturelle ; le premier peintre fut un amant.

Celui qu'émeut un sentiment intérieur ne cherche pas, n'étudie pas: rêverie, foi, ignorance, sont trois faces diverses d'un même esprit; les poètes lisent peu, ils s'attachent à un seul auteur, ils s'absorbent en lui, parlent sa langue, entrent dans sa nature. Les peintres Allemande sont poètes avant d'être peintres ; les artistes français s'appliquent au dessin, qualité d'ordre et d'harmonie ; les Anglais

aux effets de lumière qui met eu saillie les objets terrestres ; Rembrandt, génie anglais, était avare : les Allemands font des tableaux avee le moins de matière possible, des lignes naïves, des contours d'une ondulation simple, une couleur transparente; leur école ressemble aux maîtres du quatorzième siècle; à cinq cents ans de distance, ils ont renouvelé Giotto et Cimabue.; ils voudraient idéaliser les corps ; s'ils le pouvaient, ils ne peindraient que des âmes.

L'idéal ! l'idéal ! c'est ce qui préoccupe constamment l'Allemand. Il en est tourmenté, déchiré comme un amant par l'amour. Rien de ce qu'il voit ne le salisfait. Il veut saisir l'insaisissable, perfectionner le parfait, inventer une prière plus

complète que le Pater (1). Il vit pour l'idéal, il s'instruit pour l'idéal, il s'élève pour l'idéal. Il ne croit jamais commencer trop tôt pour atteindre ce but; il prend les enfants au sortir de nourrice ; dès qu'ils peuvent parler, il les mcl devant lui et leur souffle la tête avec des théories; il leur apprend la philosophie en même temps que l'alphabet. Le plan d'études des écoles primaires est divisé en six parties : Dieu, l'homme, la nature, l'art, la parole, le nombre (2). Le maître d'école explique cela gravement à ces marmots de six ans, barbouillés de confiture : i!

n'est pas bien sûr que tous les professeurs de philosophie de France fussent capables d'être maîtres d'école en Allemagne.

En sortant de l'École, le jeune homme

(1) C'est ce qu'a tenté Leibnitz.

(2) En Bavière.

entre à l'Université : là, il n'y a plus de limites, point de science définie, point de spécialité; professeur de l'Université veut dire professeur de tout : le professeur n'est pas attaché à une chaire, il est professeur de l'Université : un sujet quelconque lui sert de thème pour toucher à tout. Le professeur de droit fait parfois un cours de théologie, celui de théologie un cours de droit (1) ; en une heure il passe de la littérature à la philosophie, de l'esthétique à l'histoire, de la linguistique à la politique. C'est ce que nous avons vu chez nous quand des Allemands ont professé au collège de France (2) : à propos de Dante et de Camoëns, ils traitaient de la Révolution française, des jésuites et de Waterloo.

(1) Saint-Marc GirarJin : De l'Instruction en Allemagne.

(2) MM. Quiiiet et Michelet.

Pour se distraire, l'étudiant va au théâtre. Là, encore des théories ; un drame est une thèse de philosophie : « Uriel Acosta, de Gutzkow, devrait avoir pour titre : Du Conflit des statuts de la liberté en matière de foi (1). » Sa philosophie est toute de théorie, l'histoire de théorie, la politique de théorie ; sa poésie, est, surtout, de théorie. C'est là que triomphe l'idéal.

Un Français est tout étonné la première fois qu'il rencontre un poète allemand.

C'est qu'il s'est fait une autre idée de la poésie. La poésie n'a pas le même but que la musique ; elle ne rend pas l'idéal pur, elle revêt d idéal le réel ; elle embellit le vrai, mais il faut que le vrai préexiste.

Son instrument n'est pas fugitif, impal-

(1) Ce n'est pas une plaisanterie de M. Matter : Kicn de plus grave, clans son impartialité, que son livre de l'Etal de C Allemagne.

pable ; il est maniable et discutable ; une mélodie fait rêver à mille choses diverses, une phrase de poésie n'en exprime qu'une seule; la musique jaillit de l'imagination, ' la poésie est un rayon doré qui se pose sur la raison.

Mais l'Allemand, il n'appelle poésie que ce qui est imaginé, ce qui enlève à la terre. Pégase est bien pour lui le cheval ailé; il monte dessus, il part, il s'envole, on ne le voit plus; il erre dans les choses surnaturelles et mystérieuses , telles les ballades de Burger ou les poésies de ïieck, t que l'on dirait puisées au milieu du bruissement des bois et des murmures des eaux. (1). » 11 ne connaît d'écrivains de génie que ceux « dont les ouvrages reposent sur une base poétique (2) . » Tous les autres, nos grands auteurs Français en particulier, il n'en tient pas compte ; ils

(1) X. Marinier.

(2) Schlegel.

n'étaient pas éveillés au sentiment de l'idéal; ce sont des hommes médiocres. Molière même est trop vrai : « Ses pièces sont fondées sur la froide imitation de la vie réelle, qui ne peut jamais satisfaire les besoins de l'imagination. » « Son inclination, dit Schlegel, était la farce. » En revanche, le Roi de Cocagne est une œuvre de génie. L'Allemand dresse le Tableau du Parnasse moderne (1) : vous y trouvez les Wieland, Wcrner, Uhland, Goethe, Zschockc, mais pas un seul nom Français n'y est inscrit.

Son poète par excellence, c'est Goethe:

l'œuvre de Goethe, en effet, ne va jamais droit au but, elle flotte au caprice de son idée; il a commencé par créer Werther, une âme qui n'a pas dégoût pour la réalité; rien ici-bas ne l'attache, il aspire à l'impossible; un malaise inconnu le torture,

(1) Publié vers 1839,

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il vit par delà la vie, il se tue. C'est de Werther que sont nés et /{ené, et Adolphe, et le héros de Volupté, et Oberman , cet ennuyé qui plaît tant à nos Allemands de France, et tous ces mélancoliques amants de la nature, tous ces originaux chélivctnent grands, dit Lessing, et misérablement précieux.

Puis Goethe a fini par Faust, cherchant l'inconnu , l'idéal dans la science, dans l'amour, dans la volupté, dans les airs hientùt, où il poursuit des hallucinations innombrables qui se succèdent, s'anéantissent, et renaissent comme les nuages poussés par le vent (1).

Après Goethe, la poésie qu'affectionne l'Allemand, est la poésie fantastique, c'est-

(5J Voyez la deuxième partie de Faust, que jamais aucun Français n'a pu lire jusqu'au bout

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à-dire ce qui n'est pas humain, ce qui n'a pas de corps, ce qui n'existe pas.

« la fantaisie , a-t-on dit ingénieusement, c'est le faux (1). » Ce qui l'intéresse, ce n'est pas l'homme et ses passions; il ne s'arrête pas à ce mortel qui rampe à terre, qu'il voit tous les jours ; il tend plus haut, sa pensée est dans le vague, il s'y crée un monde surnaturel, complet : à l'exemple d'Albert Durer, il le peuple d'êtres imaginaires, Gnomes, Sylphes, Lutins, Djinns, Kobolds, et ces ombres ne ressemblent pas aux créations de la poésie antique qui cachait sous des mythes les découvertes physiques ou les dogmes de la religion ; ce ne sont pas aussi des spectres comme ceux d'Hamlet et de Banquo, terribles, menaçantes personnifications des passions, de la vengeance ou du remords; mais des êtres qui

(l) Cas, Bonjour.

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ont une vie à eux, particulière, impossible, qui font ce que l'homme ne fera jamais, les fantasmagories d'Hoffmann, des squelettes qui sortent du tombeau, galoppent à cheval dans les airs et enlèvent des fiancées toutes parées (l), ou des vieux qui ramassent l'ombre de leur corps, la roulent et la mettent sous leur bras (2), ou de jeunes sapins songeurs qui racontent leurs joies et leurs douleurs (3) ; arbres, champs, eaux, montagnes, la nature entière, tout parle, pense, sent et rêve.

L'Allemand voit ces chimères ; il vit avec elles, il les connaît; il vous les explique dans une langue composée, presque mystique, la plus propre à exprimer les idées générales. Madame Rachcl de

(1) Burger.

(2) Chùinisso.

(3) Andersen, poèto Danois,

Varnaghem a remarqué que l'Alleriiand

comprend mieux ses pensées, et le Français mieux ses mots. Qu'est-ce à dire, sinon que l'Allemand ne peut complètement rendre ses pensées?

* Un Français sait toujours parler, lors même qu'il n'a pas d'idées ; un Allemand en a toujours clans la tête un peu plus qu'il n'en saurait exprimer (l). » Car il n'aperçoit pas seulement la chose réelle, arrêtée par des lignes ; il y a un nuage autour de son idée; le nuage lui échappe toujours ; il sent qu'il y a quelque chose qui enveloppe l'objet, mais il ne peut jamais dire tout ce qu'est cenuage ; il se retourne, et se

I replie, et se contourne de manière à n'être pas entièrement compris, et il y réussit (2). Quand il trouve dans un auteur

(1) Madame de Staël.

(2) Ce qui a fait dire à madame de Staël : il faut se mesurer avec les idées eu Allemand, et avec les personnes en Français.

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français une phrase bien nette, bien franche, bien saisissable, il se garde de la traduire textuellement ; il l'habille à sa manière, il lui donne un vêtement idéal d'air et de nuage; d'une lorette il fait une petite pensionnaire, on ne la reconnaît plus : ainsi les vers de la chanson de Bérenger :

Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite Et le temps perdu!

se travestissent en cette idylle pastorale :

4 J'avais quinze ans à peine, quand s'éveilla dans mon cœur le premier songe de l'amour (1). » En écrivant à sa maîtresse, il lui parle le langage ontologique de Kant : il n'y a que lui pour trouver une définition de l'amour telle que celle-ci : « L'amour, c'est l'idéalité de la réalité d'une partie de

(t) Chamisso.

la totalité de l'être infini, joint à la subjectivité du moi et du non-moi : car le nonmoi et le moi, c'est lui. » Aussi la langue allemande compose-t-elle sa phrase de telle sorte que le mot principal et important se trouve souvent à la fin : l'Allemand absorbe trois, quatre, cinq lignes avant d'arriver au terme qui lui explique toute sa pensée; cela lui aiguise l'esprit, il devient subtil, et il apprend ainsi à comprendre son idée avant le mot (1).

Voilà pourquoi les rêveurs, les utopistes, sont de beaux parleurs : leur phrase est toujours longue et bien faite; ils aiment à parler, comme on l'a dit de Gans,

(1) La langue allemande , la plus trunspositive des langues modernes, selon l'expression de Donald, c'est-à-dire, la plus contraire à l'ordre natu rél des êtres, a suivi, dit Leibnitz,toutes les phases de la constitution germanique, la plus irrégulière des constitutions chrétiennes.

et ils se donnent souvent ce plaisir à euxmêmes et aux autres (1).

Voilà pourquoi aussi les Allemands apprennent si aisément les langues : tous leurs théologiens savent l'hébreu, beaucoup l'arabe, le syriaque et le chaldéen, le persan et le sanscrit; tous les gens instruits parlent latin : le latin n'a pas pour eux le même caractère que pour nous ; pour nous, c'est une langue savante et compliquée, pour l'Allemand une langue simple et facile; nous, pour l'apprendre, nous faisons un effort, lui se détend ; nous montons, il descend. Il y a encore aujourd'hui un journal latin en Allemagne, à Passau, VU traque Respublica, les Deux Républiques, l'Eglise et l'Etal ; il a des lecteurs et des abonnés.

(I) Li'rminier. Au-ddà du Hhin,

Le voici, devant vous, étendu sur un divan, les jambes allongées, et tirant de sa pipe de lentes bouffées de fumée : Un Français fume pour s'exciter en travaillant, ou pour se reposer ; lui, fume pour rêver ; en fumant il boit de la bière, c'est-à-dire non une liqueur forte comme le vin , boisson des Anglais , ou saine comme l'eau rougie, boisson des Français, mais une liqueur moyenne, qui rafraîchit et nourrit, sans troubler la pensée. Il s'enveloppe d'un nuage, les ondulations de sa pipe se déroulent au-dessus de sa tête en formes indécises ; les yeux en haut, il les suit dans leur vol errant, il rêve.

Il rêve, et le monde, l'homme, Dieu, lui apparaissent mêlés ensemble, se pénétrant et se confondant; Dieu est l'âme universelle partout répandue, dans la terre, les airs, l'arbre, la pierre; il communique à tout sa force, sa vie et son éternité ; la nature, vivant de tout temps, se transforme, se renouvelle, se perfectionne sans cesse; l'homme, partie de la nature, existant en elle et par elle, participe à ses changements successifs, et se reproduit indéfiniment ; comme la nature, comme Dieu, il est éternel, et tous les trois ensemble composent un seul être universel, le Monde-Dieu-Humanité.

C'est là sa religion; le panthéisme.

Jadis l'Allemand avait bien une autre religion, un culte, mais la religion la moins positive qu'il eût pu trouver, le culte le moins pratique : il était protestant, noo comme les Anglais ; le protestantisme, chez les Anglais, a eu pour dernier terme

le puri tanisme aride et pointu des presbytériens discuteurs, la secte des quakers, gens guindés et boutonnés, ne riant point, ne pleurant point ; chez les Allemands , les frères Moraves, espèces de mystiques débonnaires ; le protestantisme a abouti, là, à la raison pure, ici, au sentiment.

C'est aussi le sentiment qui est la règle de sa morale ; n'envisageant pas la vie sous son aspect réel, il se préoccupe peu des lois sociales : « il a rêvé un christianisme sans autel, un droit sans code, un art sans patrie » (1) ; il veut faire tomber la lettre comme un dernier voile impur (2) ; il se croit plus engagé par les affections que par les devoirs positifs :

« chez lui l'amour est plus sacré que le

(1) Edg. Quinet.

(2) Lessing.

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mariage » (1); il mène la vie comme un roman ; les femmes allemandes sont assez faciles et assez promptes à céder à l'amour, mais aussi elles regardent leur amant comme leur propriété : on ne les quitte pas quand on veut (2).

Le panthéisme, par sa vague généralité, par la largeur de sa morale, préconisant le développement libre des passions, convenait donc à l'Allemand : le panthéisme diffère des autres systèmes de philosophie en ce qu'il est une religion et une philosophie. « C'est la religion de nos meilleurs penseurs et de nos meilleurs artistes, »

a dit un Allemand (5). « Après le paganisme et le christianisme, le panthéisme est un troisième dénouement, » ajoute un

(1) Madame de Staël.

(2) Voy. note VIII.

(3) Heine.

autre (1). Et, conclut un troisième, « aujourd'hui la science reparaît avec autorité; cette fois elle ne cédera pas la première place, elle la gardera (2). »

L'Allemand est panthéiste, et pour la môme cause mystique : le catholicisme, qui a produit des prodiges de raison, tels que saint Thomas d'Âquin, et de charité, tels que saint Vincent de Paule à qui les protestants n'ont rien à opposer, a produit aussi des mystiques, mais des mystiques ardents, passionnés, sainte Thérèse, par exemple, qui aime le Christ comme un amant sa maîtresse; mais l'Allemand est mystique d'une autre façon : son mysticisme est un raisonnement

(1) Novalis, qui, du reste, a dit cette belle parole : Toute notre vie est au service de Dieu.

(-) Lerminier.

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de son imagination, * la scolastique du cœur, la dialectique du sentiment (1), »

la quintescence de l'idéal. Il prétend que dans son âme est une nuance de sentiment qui n'est pas dans la nôtre (2). En poursuivant cet idéal, il oublie la terre, le corps s'annihile, l'âme se dégage ; comme suspendue, elle vit seule : sa lucidité, presque lumineuse , perçoit le monde surnaturel, franchit le temps et les lieux, vole aux visions, communie avec les anges, et se trouve enfin avec Dieu face à face. Eh bien ! en face de Dieu, elle n'est pas encore satisfaite ; « Où est mon dernier but ? s'écrie-t-elle, où faut-il donc aller? — Encore au-delà de Dieu, dans l'espace désert, c'est là qu'il faut aller (ô). » Quand l'Allemand eu est là, il ne revient

(1) Goethe.

(2J Gemùth.

(3) Angélus le Silôsien.

plus : son corps habite encore la terre, mais son esprit est parti : l'aille rejoindre qui pourra (1).

L'Allemagne est la patrie de tous les grands mystiques, de Bœhm, de Junck de Karstrashausen , de Baader , de madame de Krudener, et, plus au nord, où l'air est clarifié et raréfié, de Swedenborg. C'est la contrée mystérieuse, l'Inde en Europe (2) ; elle a des sociétés secrètes, des affiliations, des tribunaux souter- , rains, les francs-juges, les vœh mes ; elle cultive les sciences occultes, elle fait des découvertes inexpliquées; elle a inventé le magnétisme, le somnambulisme, lu phrcnologie. Nous n'avons pas encore de somnambule de la force de celle qui, selon le célèbre ouvrage : Voyages d'une somnambule à la lune, à plusieurs

(1) Voy. note IX.

(2) .wicneiet.

étoiles et au soleil, en 1835, fit trois voyages en enfer, quatre à la lune, sept à Vénus, quatre à Mercure, huit à Jupiter, douze à Cérès, dix à Uranus et à Saturne, dix-huit au soleil, et douze au Paradis ; en tous soixante-dix-huit voyages. Il est vrai qu'il n'y avait de difficile que le premier.

Pour toutes ces inventions, il fout faire des recherches nombreuses, compulser les livres et les manuscrits ; nul in-folio n'épouvante l'Allemand; il déterre les plus vieux bouquins, les plus inconnus :

« Nous laissons, dit-il, aux Italiens leur ciel, aux Français leurs actions, aux Anglais leur or; nous, nous avons nos livres (l). » Lui-môme il en compose; il y a en Allemagne plus de soixante

(l) Mcnzel.

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mille auteurs vivants; à la foire de Leipzig, qui a lieu deux fois par an, le catalogue compte chaque fois mille auteurs, dix mille ouvrages nouveaux. Il entasse autour de lui de ces gros tomes dont un Français prend une centaine, qu'il extrait, et dont il compose un petit volume trèsrcmpli de faits logiquement déduits et agréable à lire. « Ne lisez que les livres qui n'ont pas de style (1) », disait un homme d'un sens profond à un jeune littérateur : l'Allemand fait de ces livres là. « Il a le don de rendre la science inaccessible (2). »

Et, non-seulement elle est inaccessible pour le lecteur, mais l'Allemand luimême, à force d'en amasser, finit par s'y engloutir; et une fois au fond il ne distingue plus rien. Dans ses démonstrations

(1) L'abbé Pauvert.

('.') Goethe,

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abondantes, intarissables, « il se réjouit de l'accouplement des idées les plus contradictoires (1) », comme en cuisine il unit les mets les plus hétérogènes, les pigeons aux confitures.

L'histoire, avec lui, n'est plus qu'un ensemble de faits décharnés qu'il raconte d'un style impassible; les actions des hommes se recouvrent d'une écorce impénétrable, la vie semble couler dans des êtres d'airain. Il ouvre l'Évangile et trouve dans saint Jean la page la plus émue et la plus touchante des livres saints, la Passion ; il n'est seulement pas effleuré par le sentiment; savez-vous ce qui le préoccupe ? C'est la façon dont, cette histoire est racontée; il y trouve du talent : « C'est là, dit-il, une habile narration, et l'exposition de la scène fait honneur à la manière ingénieuse et animée du rappor-

(4) A. de Gallier.

teur (i). » Et il continue à vous expliquer l'Évangile, à en taire l'exégèse, comme il dit, et il conclut avec le sang-froid leplus parfait que le <c crucifix c'est l'idéal crucifié dans le réel, et l'infini suspendu dans le fini (2). »

Àh ! cette fois la patience vous échappe.

Quoi ! vous êtes venu , croyant trouver un homme , et vous n'avez rencontré qu'un hyperbolique rêveur ! Vous vouliez traiter une affaire, et, après vous avoir tenu une heure en extase devant la Melancholia d'Albert Durer, vous avoir développé l'.4podictique de Souterweck, ou l'Epicriti- (\ue de Berg, le voilà qui arrive à ne voir dans le Pêcheur d'Hommes, dans Celu; qui, avec un seul mot scellé de son sang, a

(1) Strauss.

(2) Mendelshonn.

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