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transformé l'univers, change les âmes et donné à l'homme la perception la plus élevée, la plus pure et la plus morale du créateur, qu'un mythe semblable aux fictions du Zodiaque, aux symboles isotériques des Egyptiens, à la musique des nombres de Pylhagore, ou à tout autre savant système oublié dans les limbes d'intelligences nébuleuses et solitaires!
Sous le coup de ces rêveries qui vous engourdissent le cerveau, vous vous sentez emporté à des visions impossibles , à de fantasmagoriques utopies; vous doutez de tout, vous ne savez plus si rien existe, Dieu, le monde et vous-même; vous êtes comme ébranlé d'un choc de folie.
Alors, vous vous réveillez soudainement, et vous vous sauvez, et vous laissez là ce savant, ce philosophe, ce mystique, cet idéaliste, parmi ses bouquins et ses hallucinations enfumées, à la poursuite de l'idée pure, du type absolu de la subs-
tance et de Y identité du subjectif et de l'objectif! (1)
Ne voit-on pas maintenant ce que doit être l'Allemand en politique? La république est, de toutes les formes de gouvernement, celle qui prête le plus aux combinaisons de l'esprit. L'Allemand est républicain; mais a cet être qui désire sans cesse, la république ne suffit pas; il pousse plus loin : au socialisme, puis au communisme, qui est le panthéisme appliqué. Ce sont les Allemands qui ont imaginé les théories socialistes les plus
(1) Allusion aux systèmes de Schelllng et de Hegel.
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M8 radicales; nos républicains ne sont que leurs imitateurs. L'Allemagne seule a compris et apprécié les Saint-Simoniens; elle a accueilli le phalanstère, le travail attrayant , l'Icarie avec enthousiasme.
Fourierlui convient à merveille, il n'arrête jamais l'imagination : il transforme à volonté la terre, les mers, les âges, les saisons, les climats; il donne sept lunes à la terre ; pourquoi pas huit ? Cela met l'Allemand à l'aise ; c'est une féerie indéfinie. Tout Allemand rêve la perfectibilité sociale. <t Le radical le plus ardent chez les Anglais passerait en Allemagne pour un sage conservateur (1). » Si un Anglais se déclare en faveur du communisme, c'est pour en tirer profit; l'Allemand, c'est pour en combiner l'ensemble dans sa pensée (2).
(1) Wièse.
(2) Voyez Ja note X.
Mais cet idéal n'est pas toujours pour lui un songe éthéré : ces purs rêveurs, ces beaux parleurs, ces penseurs nuageux ne dédaignent pas les jouissances de la terre ; au contraire même, ils soignent bien leur corps : ils aiment la musique, la campagne, mais aussi le bon vin « et le poulet frit (l). » Du sein de leurs fumées songeuses, ils poussent des cris de désirs peu philosophiques : « Ne nous • entretenez plus, s'écrient-ils, de notre humilité; laissez -nous saintement glorifier l'homme seul! Ne permettez pas qu'une fausse imagination vous dégrade en vous dépouillant des biens de la terre!
C'est un tourment, cette crainte, ce tremblement devant une vie que nous ne verrons jamais! C'est une ignominie ce désir languissant du ciel, ce stupide mépris du
(1) Voyez la note XL
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monde! Rien hors de nous! Là se trouve le Paradis. Le bonheur, c'est la vie (t) ! »
« Nous ne voulons plus de despote tonnant ! Le déisme est une religion bonne pour des esclaves et des enfants! Nous voulons le nectar et l'ambroisie, des manteaux de pourpre, des parfums, des danses, des nymphes, la musique et la comédie (2) ! »
Et comme ce festin royal, cet opéra, ces belles danseuses, tardent à leur être donnés, ils se montent la tête, ils froncent le sourcil, ils montrent le poing à la société; ils complotent, ils trament une révolution prochaine qui leur donnera toutes les voluptés, et ils n'en marchandent pas les moyens : « Les philosophes de la nature, les idéalistes, s'écrie un de leurs poètes, entonneront un chant révo-
(1) Hermann Puttman.
(2) Poètes cités par 11. [Inné.
lutionnaire qui fera trembler la terre, et il se passera en Allemagne un drame auprès duquel la révolution française ne sera qu'une innocente idylle (1). »
Pauvres gens ! ils font ces menaces le plus sérieusement du monde, mais il ne faut pas s'en effrayer; ils ne les réaliseront jamais ; toute leur violence est dans leurs discours. Au fond, ce sont d'honnêtes natures, calmes, doux, respectant les vieilles traditions , attachés à leurs princes, ne haïssant pas profondément, et surtout incapables de se décider promptement. Ils sont lancés, laissez-les aller! ils galoppent, trépignent, piaffent, caracolent, se cabrent parfois, ils font des fugues inattendues , mais presque jamais ils ne prennent le mors aux dents.
(1) H. Heine.
Cependant celte rêverie continuelle et générale a eu souvent pour eux des conséquences funestes. Voyez ce qu'ils sont devenus et ce qu'ils ont fait de leur patrie! De toutes ses agitations l'Allemagne n'a retiré aucun avantage; elle a tant prétendu obtenir qu'elle n'a recueilli que la ruine. Luther, par sa réforme, s'en était d'abord tenu à la religion : mais, bientôt, ses disciples s'en prennent aux rois, aux princes, aux nobles, puisa la constitution poli tique, puis à la Société : presque tout de suite surgissent les Anabaptistes, précurseurs de nos socialistes; ils nient la linnille ; ils attaquent la propriété ; ils se renferment dans une ville et se mettent à appliquer le communisme complet : communauté des biens, communauté des femmes, communauté des enfants; ils soutinrent une lutte furieuse, il fallut les envelopper et les détruire jusqu'au deruieiv
La lutte, une fois commencée, se prolongea indéfiniment ; la guerre de trente ans n'en est qu'un épisode. En 1648, ils se battaient encore très-sérieusement , catholiques et protestants; les étrangers furent obligés de se mêler deleurs affaires, et ce fut la France qui leur donna la paix.
D'ailleurs, ils ne savent même pas taire la guérie : « Si aux Français Dieu a donné la furia, a-t-on dit, il a doué les Allemands de patience (1). » Les Anglais, en effet, comprennent la guerre comme un moyen de bien vivre, les Français comme un besoin et une action, les Allemands comme une nécessité : les Anglais l'acceptent, les Français l'aiment, les Allemands la subissent. Tandis que les autres peuples lancent leurs armées, les Alle-
(l) Lerminier.
mands combinent et attendent. Dans tputes les guerres, l'Allemagne sert de champ de bataille; ses généraux, tacticiens savants, sont subitement réveillés de leurs profondes théories par une attaque furieuse; les avant-postes sont enlevés, la cavalerie fuit, le gros de l'armée cherche à se rejoindre; le général allemand s'étonne : il n'avait pas prévu cela. N'ayant pas le loisir de former un nouveau plan , il recueille ses bataillons ccharpés, et se retire : mais il fait une belle retraite. Une bonne armée devrait se composer de trois peuples : l'attaque serait pour les Français, la résistance pour les Anglais, la retraite pour les Alleman ds. * ç, cm
Aussi, dans tout le cours des dix-septième et dix-huitième siècles, l'Allemagne n'a-t-elle lait que perdre; la France lui a pris l'Alsace et la Lorraine ; le royaume de Prusse s'est constitué avec de très bons morceaux au'il lui a enlevés et auxquels
il n'a cosse d'ajouter : et la Prusse, ce n'est pas l'Allemagne, c'est un pays sui generis, qui vit de soi, par soi et pour soi; la Prusse, c'est la Prusse : elle a dans ses idées la raideur et l'exactitude militaires; elle ne prétend être allemande que pour se servir de l'Allemagne.
Napoléon avait pétri et divisé l'Allemagne à sa guise; par politique, formé deux, trois, quatre nouveaux royaumes, ce qui était devenu un nouvel obstacle à son unité. Quand il tomba, il resta une Allemagne morcelée, sans forces et sans lien ; un royaume s'en allait par ci, un grandduché par là ; une dizaine de landgraviats, une multitude de microscopiques principautés flottaient à l'en tour; c'était un grand corps démanché.
L'idée vint alors aux Allemands de fonder l'unité allemande ; mais ne pensez pas que leurs philosophes, leurs politiques et leurs professeurs se soient arrêtés au rai-
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sonnable et au possible. « En fait d'esprit envahissant, le patriotisme allemand en remontrerait à tous les patriotismes de la terre (1). »
Ce qui pour eux est l'Allemagne, c'est, non-seulement ce vaste pays compris entre la Baltique et la Russie, les Alpes et le Rhin, mais toute contrée où Ton parle allemand. Ils prétendent au Holstein, au Schleswig; ils revendiquent la Lorraine et l'Alsace : « Il fallait, s'écrient leurs poètes, garder le renard quand on le tenait! Brûlez Strasbourg ! et ne laissez debout que sa tour pour l'éternelle vengeance des peuples allemands (2) ! » Il leur est même dû une partie de l'Italie : « Car, dit un de leurs journaux, si les Alpes sont les frontières naturelles de l'Allemagne,
(1) A (ieGallier.
(2) Goerres.
les plaines arrosées par le Pô en sont le glacis ! »
Pour fonder cette unité impossible (\), ils rassemblent une diète, ils nomment un Vicaire de l'empire; mais, tandis que « le Français est plus disposé à agir qu'à réfléchir, l'Allemand l'est plus à réfléchir qu'à agir ("2), » ajoutez: et, à discourir. La diète n'agit pas, elle parle ; le Vicaire de l'empire, sans pouvoir réel, est inutile; les allemands des divers États se disputent entre eux : Dresde ne voudrait pas obéir à Vienne, et les Souabes appellent les Prus-
(1) « Imaginez-vous, s'écrie M. An. deGallier, la Constituante avant Louis XIV, avant Richelieu , avant Louis XI, avant l'assimilation des provinces, aux prises avec les antipathies locales, voire même avec des diversités de langage, des antagonismes d'intérêts, de religion et de races. »
(2) Bonstetten.
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siens des Russes-Alle7nancls. Bieiilôt , deux autres assemblées se réunissent ; trois parlements, aux trois angles de l'Allemagne se renvoient de l'un à l'autre l'éeho de leurs discordes et de leur anarchie. Pendant ce temps, les peuples se révoltent; les Croates se révoltent, les Bohèmes se révoltent , les Valaques se révoltent , les Hongrois se révoltent.
Trois, quatre, cinq nationalités se déclarent; on prétendait établir l'unité de l'Allemagne, c'est la dissection qui s'accroît : de plusieurs pièces on voulait faire un manteau national, c'est le manteau qui est déchiré en mille lambeaux :
l'Allemagne en est encore à se constituer.
Voilà à quel résultat est parvenu cet excellent peuple, excité par des poètes, prêché par des théoriciens, conduit par des utopistes, à n'être qu'un instrument dans la main des ambitieux Ce sont eux,
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ce sont les Allemands, qu'il appelait ulcolo(jues, que Napoléon avait en vue quand il disait : « Voici la généalogie des révolutions : des parleurs engendrent des écrivains, qui engendrent des mécontents, qui engendrent des pamphlétaires , qui engendrent des séditieux, qui engendrent des assemblées populaires, qui engendrent des révoltés, qui engendrent des conventions nationales, qui engendrent les éehafauds sur lesquels on fait monter les rois. i>
« Ils remuent dans leurs doctrines ciel et terre, a dit un républicain qui les connaît et les admire (1) ; mais ces révolutions se passent dans une sphère si haute que ceux qui les font perdent de vue celte terre étroite où leur corps est attaché, et
(1) I>h, Le'oas.
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restent insensibles aux événements qui s'y produisent. Us ont horreur des affaires : qu'ils se souviennent cependant que cette apathie héréditaire ils doivent tous leurs maux. Aussi n'y a-t-il plus de véritable patriotisme siir ce terrain morcelé(l), et, comme par le passé, l'Allemagne sera, tous les quarts de siècle, ravagée par la guerre, parce qu'elle se prête à toutes les intrigues et n'est^as assez forte pour se protéger elle-même. Qu'ils cessent donc de nous envoyer' de dogmatiques et pédantesques accusations de légèreté etd'acti vite turbulente; qu'ils descendent parfois des régions sereines etpacifiques de la science; qu'ils laissent de temps à autre dormir le
(1) Ce sont eux qui ont inventé la fameuse maxime : lbipairiaubibeneviverc. De là les émigrations allemandes, plus nombreuses que partout ailleurs. Il y a plus d'Allemands a Paris qu'à Munich, dit M. Matfer, et autant que dans la ville de Vienne, moins les faubourg?.
vieux monde qu'ils agitent de tant de façons , pour s'occuper quelquefois de celui-ci! »
Tel est l'Allemand, recevant toujours l'impression, ne la dirigeant pas, d'une sensibilité exquise, par là même incapable de gouverner un empire; fuyant sans cesse, et si appliqué à imaginer, qu'il ne lui reste aucune action pour la pratique ; délicat, variable, transparent comme l'air : un rayon de soleil l'amollit , un coup de vent l'emporte en tourbillon violent.
« L'Allemagne — ce mot est de Luther — ressemble à un étalon beau et fougueux, abondamment pourvu de fourrages et de tout ce qui lui est nécessaire; seulement, il lui manque un cavalier. »
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Elle eût obéi à un cavalier comme Napoléon. « Si le ciel, a-t-il dit, m'eût fait naître prince allemand, j'eusse gouverné infailliblement les trente millions d'Allemands réunis; — et, ajoutait-il, ils ne m'auraient jamais abandonné. »
« LesFrançais, disait Charles-Quint, paraissent fous et sont sages ; les Espagnols paraissent sages et sont fous; les Portugais paraissent fous et le sont.» A la place des Portugais, on pourrait être tente de mettre les Allemands : le jugement de Jean-Paul Richter, un de leurs compatriotes (1), est plus juste: « L'empire de la mer est aux Anglais, celui de la terre aux Français et celui de l'air aux Allemands. »
(1) Celui-ci, d'un Allemand aussi, IUimelin, a bien un côté de vérité, malgré son ton plaisant; ■ les Allemands, nation écrivassière, pesant raison pour et raison contre, timorée et composée de petits bourgeois, aimant à parler guerre les dimanches et fêtes. »
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L'Allemand n'est pas assez homme, parce qu'il n'est pas assez citoyen, ni assez chrétien; il est, a dit un Anglais, fonctionnaire et crudit(l).
Au fond de leurs rêves, il y a pourtant, sans qu'ils le sentent, une réalité. Toute utopie est utile; leurs créations sont des gaz ; on peut former des solides avec des gaz; c'est ce que fait le feu de l'activité française. Les Allemands comprennent vaguement cette supériorité : chez nul peuple on ne parle autant français, quoique la langue française leur soit antipathique. Dans leurs imaginations et leurs idées creuses, le Français découvre ce qui est praticahle; il saisit ces systèmes exagérés, et, au lieu de les laisser errer et se succéder comme des nuages, il les
(i) Tljuaw* Arnold,
fait passer au creuset de son bon sens sévère et exact, il en compose un vrai corps vivant, quia une tête pour regarder en haut et des pieds pour se tenir à terre. A leur poésie il emprunte cet air pur, léger, idéal, qui enveloppe sa création de grâce, de charme et de beauté.
L'idée n'est plus alors au-dessus de moi, fuyant devant ma pensée qui la poursuit :
elle marche à mes côtés , noble , grande et vraie; elle parle, et ses paroles sont raisonnables et élevées ; je l'écoute avec enchantement, je rêve avec elle, les mondes passent à la surface de mon âme; l'imagination court rapide, vivante, saisissante : tout à coup elle va prendre son vol, elle est près de devenir allemande; mais, aussitôt, la raison française, qui est au-dessous, comme un poids l'arrête et la tient à cette hauteur moyenne, entre le ciel et la terre, d'où l'on voit l'ensemble des surfaces et les détails des choses, la
cause impénétrable et la raison qui explique, l'infini et le réel, et où l'on comprend à la fois la matière et l'idéal , l'action limitée de l'homme et l'universelle et inévitable direction de Dieu!
C'est là le vrai génie Français.