LES FRANÇAIS
D;ms un salon d'Allemagne on d'Italie où se trouvent des hommes de diverses nations, les premières politesses échangées, on les voit bientôt tous s'isoler ou s'exclure; les uns discourent de lieux communs, d'autres de politique, les femmes de modes ou de ménage ; ceuxci revent de leurs propres affaires, ceux-
là observent; la conversation languit, l'ennui commence à gagner : il n'y a pas de lien qui unisse tous ces étrangers en un faisceau.
Tout à coup entre un homme vif, preste, dégagé : il salue, il va à droite et à gauche, il semble connaître tout le monde. Quel est le sujet dont on parle?
Il n'imp :rte ; il le prend, il le traite avec des gestes animés , une physionomie expressive, avec feu ; il est plein de faits, de citations; il raconte, il décrit, il raisonne; il a tout lu, tout vu, tout senti; et l'on écoute, on voit, on sent , il fait tour à tour rire et s'attendrir, c'est un homme universel. La face du salon est changée , la glace est rompue, chacun s'animo, discute, se passionne ; c'est la vie qui vient d'entrer, un Français (1)!
(l) Los Français, disait madame du Staël, sont presque seuls capables de soutenir un entretien aimable.
Un homme aimable, disent les étrangers en se retirant ; il charme, il amuse ; mais quel être léger! Cela pense-t-il?
Cela est-il propre aux affaires? Cela sentil? Voilà bien l'homme de salon, de la mode et de la danse, prenant tous les tons et tous les airs, s'appliquent à tout, et n'étant fort en rien, un Alcibiade!
Oui, c'est Alcibiade ! Mais al tendez, étrangers! Revoyez-le, non plus dans un salon, mais dans l'action de la vie, dans les grandes questions, les entreprises, et vous trouverez Alcibiade tout en lier.
Les graves sujets qui occupent incessamment les hommes se présentent : il les aborde hardiment, de front, il les prend, les tourne et les retourne, il en fait jaillir les parties principales, les expose, en tire les conclusions avec la lucidité, la précision, la logique d'un esprit noble, rapide et élevé. Surgissent les événements, il s'y jette, il se précipite en avant « homme de
toutes les heures, c'est-à-dire prêt à ton le heure (I) »; actif, ardent, il conduit, il domine, s 'emparant des ressources présentes, cherchant ce qui peut servir, sup.
pléant à ce qui manque, présent en dix endroits coup sur coup, le regard sûr et la main prompte, portant partout le mouvement et la passion, et, par sa fougue, Si) pénétration et son énergie, forçant le succès incertain à se fixer et à couronner ses efforts.
Voilà le Français : au premier aspect, il n'a rien de déterminé; l'équilibré de ses facultés est si bien établi qu'il n'étonne pas, qu'il ne choque pas, qu'il ne force pas l'attention. On dirait qu'il n'a que des qualités négatives; il paraît médiocre , il ressemble à tout le monde : il a besoin d'être
(1) L'Allemand Nemeitz.
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mis en mouvement, il lui faut le moment pour déployer toute sa force et se montrer ce qu'il est, homme supérieur. « La « France est le pays où les hommes de « génie sont ceux à qui le plus de gens « ressemblent (I). »
Ceux qui n'ont qu'une partie, l'imagination ou la raison, les caractères faux, sont plutôt formés et plutôt compris : dès qu'ils paraissent, ils s'imposent; l'originalité, comme l'entend le vulgaire, n'est qu'un égoïsme; l'originalité française, c'est ïingenium latin, esprit, imagination et bon sens ensemble. Accessible à la lois au sentiment etàla raison, le Fiançais est moins vite un homme que l'Anglais, mais, une fois formé, il est plus Homme.
(1) D. Misard.
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La littérature, a dit Bonald, est l'expression de la société; pour nul autre peuple cette définition n'est plus juste que pour le Français. Tout son caractère est dans sa littérature. Sa qualité-mère est le bon sens, nom commun du génie, tel que Klopstoek entendait le génie, un composé de trois quarts de raison et d'un quart d'imagination. Avec la raison, il saisit ce qui est éternellement vrai, beau et bon; avec l'imagination, il l'orne, le rend agréable etebarmant; il n'invente pas, il s'empare de ce qu'il a sous la main, il se 1 approprie, il se l'assimile, il le met en œuvre.
Plus on lit les grands écrivains, plus on voit combien la faculté créatrice de
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l'homme est bornée. Ceux qui inventent
ne perfectionnent pas; ceux qui sont les plus excellents n'ont pas inventé. Homère et Virgile même n'ont traité que des sujets dont le fonds existait; Homère est plus parfait dans Y Iliade où il y a plus de réalité historique que dans ['Odyssée, et Virgile, qui a une fable plus imaginée qu'Homère, est moins fort qu'Homère.
La littérature française a peu créé : le dix-septième siècle, le plus puissant de notre histoire, n'a rien inventé ; Bossuct n'invente pas de système : son Histoire universelle, sa morale, sa politique, sa philosophie , sont des conséquences de la doctrine chrétienne, une conclusion, non un principe; Labruyèie no fait qu'appliquer la donnée de Théophraste; Molière et Corneille empruntent leurs sujets aux Espagnols et aux Latins, Racine, aux Grecs ; ces grands hommes ont à peine cinq ou six pièces qui leur soient pro-
près; La Fonlaine imite les "fabulistes anciens ; Boileau reprend Horace en sousœuvre; dans le roman même, dans Gil-Blas, la plupart des nouvelles appar tiennent à l'Espagne; l'observation seule est du génie fiançais; Fénéïon était le plus inventeur de tous; aussi passait-il pour un rhéteur : il a trop d'esprit, disait Louis XÏV; esprit signifiait alors imagination : il est un de nos premiers Allemands. Le dix-huitième siècle est consacré tout entier à la discussion, à l'examen ; Montesquieu débute par les satyriques Lettres persanes, et finit par un commentaire sur les lois; les scènes du roman de J.-J. Rousseau ne sont qu'un 'prétexte de dissertations ; Buffon n'a d'imagination que dans le style, et Voltaire enfin n'est, au fond, qu'un critique.
Mais si ces génies illustres n'imagi-
te-
naient pas, ils pénétraient si avant dans le sujet, ils s'en imprégnaient si intimement, ils l'expliquaient avec- tant de passion, que la forme dans laquelle ils le rendaient était la meilleure de toutes celles qui avaient précédé; les vérités n'avaient jamais été exprimées en termes si nets, si forts et si précis, elles en devenaient nouvelles ; ce qu'ils avaient une fois touché ne devait passe recommencer; leurs œuvres servaient de modèles. « Si le monde finissait tout à coup, pour faire place à un monde nouveau, ce n'est pas un excellent livre anglais, mais un excellent livre français qu'il faudrait lui léguer, afin de lui donner de notre espèce humaine une idée plus heureuse (1). »
C'est là ce qu'on appelle la littérature classique, ne rendant pas tout, comme le
(1) Kivarol. Discours sur Cuniversalilé de la langue française.
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daguerréotype, qui est une machine, mais choisissant comme la peinture, qui est un art , imitant des anciens non les détails, marques des temps et des lieux, mais ces qualités générales, le calme de la pensée, la vérité des expressions et des images, le sentiment sincère et profond, les seules par lesquelles on puisse être réellement origiual et donner à ce qu'on fait le caractère de la véritable création.
La langue que s'est laite le Fiançais est l'instrument le plus propre à sou génie; bien plus, «de toutes les langues modernes, elle est la plus analogue, ou conforme à l'ordre naturel des êtres (1). »
La phrase française ne se charge pas de composés, ne s'embarrasse pas dinver- | sions; formée par le bon sens pratique, il
(1) Bonald.
n'en est pas qui soit ordonnée avec une logique plus saine, plus claire et plus pleine; « elle nomme d'abord \c sujet du discours, ensuite le verbe qui est l'action, et enfin Y objet de cette action (1). » Lu clarté des auteurs français, a-t-on fort bien dit, tient à la sociabilité de la nation (2). Dès le treizième siècle , un Italien écrivait un livre en français, parce qnc « la langue française corait le monde, et était la plus délettable à lire et à oïr que nulle autre (5). » « Plus facile à manier que les lourds escadrons de la période allemande, moins pompeuse que l'espagnole, plus sévère que l'italienne énervée par les concclti (4), » « elle entre avec plus de bonheur dans la discussion
(1) liivarol.
(•>) Bonstetten.
(3) Martin de Canal 'i) A. de Galllerl
des choses abstraites, et sa sagesse donne de la confiance à la pensée : sûre, sociale, raisonnable, ce n'est plus la langue Française, c'est la langue humaine (1). » Aussi, tous les peuples civilisés l'ont-ils choisie pour la discussion des plus grands intélêts qui les occupent, pour la diplomatie :
ils y ont reconnu la marque de la franchise, de l'animation et de l'honneur.
« L'estime dont sa langue jouit est fondée, dit Rivarol, sur celle que l'on sent pour la nation (2). »
La même règle existe pour le style que pour les mathémiqucs : écrire, ce n'est qu'exprimer par des mots et des images un raisonnement pensé. Une page n'est que le développement de toutes les idées qui amènent à la fin une. vérité, ou qui ex-
(1) Kivarol.
(2) Voyez lu note Xll.
pliquent une vérité posée d'avance. Quand Vauvenargues dit : les grandes idées viennent du cœur, ce mot est la conclusion d'un raisonnement préalable, ou le sujet qu'il se propose d'expliquer, la solution d'un problème, ou l'axiômc d'un théorème.
Tel est le style français : dans la poésie même, les plus belles strophes ont leur raison d'être coupées d'une certaine façon, et le vers qui les termine n'est que Yx d'une équation cherchée dans les premiers. La raison! la raison avant tout, et, plus nous avons de génie, plus nous nous servons de la raison.
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Les Français n'onl pas davantage inventé en philosophie : « Rien, d'ailleurs, n'est plus facile, a dit un philosophe de bonne foi (1) ; après trois ans de réflexion, tout homme peut produire un système qui vaudra autant que bien d'autres. » De même qu'en littérature, ils ont emprunté, en philosophie, aux étrangers; au moyenâge, ils commentent Aristote, au dix-huitième siècle Locke, aujourd'hui les Écossais et les Allemands.
Mais ils ont un vrai philosophe, Dcscarfces; Descartes ne cherche rien de nouveau; il se regarde vivre, il observe, il
'l) Joufl'rov.
remarqué qu'il pense, il reconnaît l'àme; il part de là : voilà le spiritualisme. Et sa méthode est si féconde et si juste que désormais elle va servir pour découvrir la vérité. « Ses théories sont souvent fausses, disait Fontanelle, mais ce sont ses propres régies qui nous l'ont appris. »
Une fois cette première découverte faile, l'esprit français s'occupe de l'appliquer : l'ontologie , la psychologie ne sont pas son affaire : « La philosophie ne vaut pas une heure de peine », dit l'un (1).
< N'étudiez la philosophie que pour la réduire en pratique, » ajoute un autre (2).
« Montrez-moi donc un philosophe qui ait changé les mœurs de la ville, de la rue qu'il habitait! » s'écrie celui-là (3). Tous les penseurs, de Montaigne à Voltaire, en
(1) Pascal.
(2) Fénelon.
(8) Voltaire.
passant par Charron, La Rochefoucauld, Labruyère, Nicole et Fcnelon, s'attachent à la morale; La Rochefoucauld analyse les passions, Labruyère peint les caractères, Montaigne l'homme social, Fcnelon l'être moral : chez nul peuple on ne trouve tant de maximes pour la conduite de la vie.
« Mieux qu'aucune autre nation, ayant l'esprit ouvert à toutes les vérités, les préjugés des Français sont sans racines (1). » Ils ont besoin de toucher le réel, ils cherchent la vérité avec passion, comme Malcbranche, ils la poursuivent en ordre serré, inébranlables, poussant droit leur chemin ; ils vous font avouer qu'ils ont raison, comme Bourdaloue; ils jettent des vérités lumineuses, en se jouant
(ij Bunstetteu.
sous une forme légère, comme Voltaire ; ils laissent voir, même les plus incrédules, leur désir tourmenté d'arriver au vrai, comme Diderot déclarant que « la révélation seule est capable d'expliquer pourquoi tout existe. » Il faudrait donner pour épigraphe à la philosophie française ce mot de Bossuet : o Le bon sens est le maître du monde (1). *
De cet amour violent de la vérité naît cet esprit sceptique qu'on leur reconnaît :
entre la raison qui s'arrête et l'imagination qui va en avant, un combat s'élève, mais le doute n'est pas leur but, il est un moyen ; Montaigne a de l'imagination , mais de l'imagination dans la raison ; ce sont ses termes qui sont imagés, plus que les choses; il exprime la réalité par des images, mais c'est toujours la réalité.
(1) <;octhe a dit. après lui : « Le sens commua est le génie de l'humanité. »
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Ainsi pratiqué, le doute est un bien pour l'homme. N'est-ce pas l'incertitude de ce qu'il doit croire et doit être qui le pousse à chercher, à accumuler les études, à tendre au perfectionnement, qui fait jaillir du choc de ses discussions et de réchauffement de sa lutte intérieure ces nobles idées, ces aspirations sublimes qui élèvent son cœur et lui ouvrent les horizons de l'infini ? Celui qui doute est bien près de croire ; et il faut encore dire avec Bossuct : « Douter, dans beaucoup de cas, c'est une partie de bien juger. »
Delà, la religion qui s'est établie et conservée en France. L'Anglais estdéiste, l'Allemand panthéiste : le déiste se satisfait des conclusions de sa propre raison;
le panthéiste a foi dans la puissanec du monde où il est plonge. Le premier tire tout de lui-même, le second se considère comme une partie de l'univers: l'un et l'autre se suffisent. Ils n'ont besoin d'aucun intermédiaire : leur raison et le monde sont les degrés superbes d'où, regardant Dieu face à face, ils lui disent : Je connais ton essence; je t'ai compris, tu es en moi, et je suis en toi; créés ensemble, j'ai commencé avec ton être, je jouis de ta perfection, et j'existe en ton Éternité!
Mais il est un autre homme cpii, raison et imagination, esprit et matière, sent au dedans de lui deux forces qui se combattent sans cesse : variable en ses sentiments, il poursuit, le matin, les plaisirs que, le soir-, son cœur affadi trouve amers ; pour gagner un instant de repos,
il s'épuise en gigantesques efforts; il demande, il rejette, il prie , il pleure, il s'émeut à mille accidents qu'il n'a point prévus ; il se fatigue à retenir le serpent de la vie toujours prêt à s'élancer ; comme une barque retenue par le calme plat de l'Océan, ou violemment poussée par les vents, tour à tour force et faiblesse extrême, il ne sait d'où il vient, où il va, il ne comprend rien à son existence. Levant alors les yeux en haut, il aperçoit au fond des eieux le grand Dieu, créateur, immuable, qui voit passer sous lui les temps et les espaces, et, gouverneur et maître du monde, conduit les événements et les hommes à la fin inévitable de sa pensée :
et il courbe la tête, cet homme ignorant et faible; il le reconnaît, Dieu l'a fait, Dieu le mène, Dieu J'attire; là est la source, la règle, le but; et il se livre à ce Dieu en qui seul il trouvera l'éternel repos.
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Celui qui croit ainsi est un catholique. Le Français est profondément religieux (1), et sa religion est le catholicisme. C'est que le catholicisme n'est pas réglé par l'orgueil excessif de la raison, et ne s'abandonne pas non plus à la rêverie irréalisable de l'imagination : il fait la part des deux, il tient le milieu; il est la religion la plus pratique, la plus humaine et la plus sociale. Aux autres hommes il faut une volonté forte, une intelligence supérieure pourarrivei à l'unité des idées; une nature particulière les fait ce qu'ils sont : le catholicisme produit sur tous les hommes le même effet, quel que soit leur génie; événements, idées, actions, il ramène tout à un principe unique : les philosophies créent des in-
(l) Le Français, a dit J. de Maistrc, a plus besoin de la Keligion que tout autre homme ; s'il en manque il n'est pas seulement affaibli, il est mutilé.
dividualités qui s'élèvent comme des colonnes isolées dans un désert; le catholicisme fait de tous ceux qu'il saisit un édifice complet, un, inébranlable, une société.
La France est catholique par excellence, on l'a justement appelée trèschrétienne : « Jamais les papes n'ont trouvé d'asile plus assuré qu'en France. »
Il n'y a que la France catholique qui pouvait produire une femme comme Jeanne d'Arc : le type de la femme Anglaise protestante est Elisabeth, une hermaphrodite où il y a plus de l'homme que de la femme : le type de la Française est Jeanne d'Arc, un mélange d'héroïsme, de pureté, de candeur, de dévoûment et de faiblesse, l'idéal de la femme chrétienne moderne, comme n'en ont jamais rêvé les poètes.