PREMIERS SUCCÈS DE FRÉDÉRIC
battants. Mais l'enfant chéri, le benjamin de la maison, n'était autre que Fritz ou Frycek^ ainsi qu'on appelait le futur chantre des nocturnes. Il avait de ces yeux que les Anglais nomment auburn, doux et graves, ombragés de. longs cils, un nez mince, légèrement aquilin, une petite bouche admirable, des cheveux d'un blond cendré, si fins, qu'on en eût tissé la plus belle soie du monde . A cinq ans, il parlait comme un petit homme, et faisait les délices des pensionnaires, en imitant les gestes ou l'expression de visage de certains de leurs professeurs. On commençait déjà à admirer en lui l'enfant prodige. Ses mains fluettes et mignonnes se posaient sur le clavecin de sa mère, et y jouaient les airs favoris, mazourkes et romances, que les grands chantaient en chœur aux heures de récréation. Au son des premières notes qui avaient frappé ses oreilles, tout son petit être avait tressailli sous l'impression d'une sorte de volupté
douloureuse ; des larmes emplirent ses yeux, tandis que les sanglots contenus gonflèrent sa poitrine étroite. On crut d'abord que Fritz ressentait une aversion native pour la musique. Sa mère s'en aflligea, car l'amour de la mélodie ne trahit-elle pas presque toujours une âme sensible et éprise du bien. On vit bientôt que les pleurs de l'enfant n'étaient que le trop plein d'une émotion qu'il ne pouvait exprimer. Lorsque sa mère l'emportait dans ses bras pour calmer ses crises, sur le cause desquelles elle se méprenait, Fritz la regardait suppliant, et ses petits bras tendus désignaient l'instrument ouvert. Bientôt, comme s'il se fût rendu compte qu'on ne parvenait pas à comprendre l'émotion qui étreignait son âme, il réprima ses pleurs. Un jour, on le surprit, caché sous le piano, écoutant la vibration des cordes au bruit des pas et des voix. Maintenant c'est lui-même qui doucement attirait sa mère, lui désignant les touches