PREMIERS SUCCÈS DE FRÉDÉRIC
blanches et noires, auxquelles ses grands yeux profonds souriaient comme à des personnes aimées. Aux jours de ces sauteries enfantines, il ne se mêlait ni à la danse ni aux jeux des élèves; mais, assis sur un siège bas, sa tête blonde tout contre les genoux de sa mère, il Técoutait silencieusement des heures entières. Une nuit enfin, sa bonne le vit soudain quitter son lit, et se diriger pieds nus vers le salon, n'ayant que sa petite chemise pour tout vêtement. Elle le suivit,, prise de curiosité, et quelle ne fut pas sa stupeur en entendant Fritz exécuter tour à tour les airs de danse que jouait sa mère ! La servante courut réveiller ses maîtres, car selon elle, l'enfant était devenu fou ou possédé. Justine d'abord, puis Nicolas, puis enfin les deux sœurs aînées , arrivèrent sur la pointe des pieds. Debout dans l'embrasure de la porte, ils écoutaient. Fritz ne voyait rien et semblait en extase. C'était une nuit d'hiver ; la mère, prise d'inquié-
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tude s'approcha douœment du petit virtuose.
— Viens, mon angel dit-elle tout- émue; il fait froid, nous t'écouterons demain.
— Ah ! maman, s'écria Fritz en lui jetant ses deux bras autour du cou c'est pour pouvoir te remplacer quand tu seras fatiguée; pardonne-moi I
On lui pardonna, nous le croyons sans peine. Désormais, sa vocation se trouvait désignée; les parents n'avaient plus qu'à suivre une route tracée. A six ans, Fritz eut un maître de musique et prit sa première leçon. Ce maître fut Zywny. C'était un brave homme. Tchèque de naissance, que le prince Sapieha avait jadis fait venir de Prague en qualité de maître de chapelle. Il avait alors près de soixante ans ; il s'était amassé une petite fortune et vivait dans une mansarde, tout le jour en courses,, absorbé par ses leçons. Bach était son Dieu. Il fit partager ce culte à son élève et, jusqu'à la fin de ses jours, Chopin eut une partition du
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maître allemand ouverte sur son pupitre. L'enfant ne se sentait heureux qu'au piano, et, en revanche, le vieux bonhomme ne liii marchandait pas son temps. Que de fois l'heure réglementaire s'écoula sans qu'ils parussent en avoir conscience ! C'est à cette époque que remonte la date des premières compositions de Chopin. Zywny transcrivit lui-même ses pensées musicales, et bientôt apparut un recueil de polkas et de mazourkes. Fritz tenait ainsi la promesse qu'il avait faite à sa mère. D'ailleurs, ses progrès devenaient chaque jour plus rapides. Pour se convaincre du zèle qui le dévorait, il suffira de dire qu'il se fixait des coins de bois ou de fer entre les doigts, et n'hésitait pas à garder cet appareil durant la nuit. Un jour, Zywny déclara qu'il ne lui restait plus rien à enseigner à son élève. On confia alors Fritz à l'expérience consommée d'Elsner. Zywny avait pressenti le génie de l'enfant, il en avait été comme ébloui ; de
là son extrême modestie et ses scrupules.
C'est à Joseph Elsner, à son intelligence musicale, à son dévouement absolu que nous devons l'évolution naturelle et l'épanouissement de ce génie. Il n'est donc pas trop de consacrer ici quelques mots à sa mémoire.
Ainsi que Zywny, Elsner était à moitié Polonais. Il naquit à Grotkau, petite ville de la haute Silésie, où la langue et les usages de l'ancienne monarchie des Piast se sont conservés intacts dans la classe populaire. Son père, honnête fabricant d'instruments à vent, le destinait à la médecine ; mais il ne contraria pas la vocation de l'enfant, lorsque ce dernier vint lui déclarer qu'il désirait se vouer sans partage à l'étude du contre-point. Ses commencements furent humbles ; il étudia l'harmonie sous les auspices de Haar, Kapelmeister à Breslau, puis il abandonna rAllemagne,oùle strugglefor life semblait déjà la devise de fout artiste. Un champ plus propice s'ouvrirait peut-être à ses essais en Polo-