LA VIE A NOHANT 30S
caractères, par la divergence de leurs goûts, par leurs opinions opposées. Je ne purs que lui dire : « Prenez garde! vous ne changerez » pas ses idées », et d'autres choses analogues. Elle lui parle quelquefois trop nettement, et cela lui va droit au cœur. De son côté, il a ses manies, ses vivacités, ses antipathies, ses exigences, et il doit évidemment plier, parce qu'elle est elle et qu'il n'est pas de force à lutter. D'où je conclus que la vie à deux doit être un échange d'indulgences ineffables et d'affection profonde. Pour moi, je dois dire avec reconnaissance qu'elle a été adorablement bonne ; elle m'a écrit de longues lettres ; la nuit, quand elle tombait de sommeil, elle m'a prêchée, consolée, défendue ; il y a longtemps qu'elle a écrit de moi : « Cette fille est douce à voir, j'en » fais grand cas. » Elle a fait mon portrait et parlé de mon amour, quand elle nous connaissait à peine... Oui, je. l'ai vu écrit de sa main, tel qu'elle l'a pensé, ce portrait
physique et moral. J'ai vu mes petites mains « de chatte », ma bouche «fine et close», et mes longs regards qui le suivaient sans cesse comme pour l'envelopper d'amour. Il y a bien deux grandes pages sur toute ma personne. . . » Ce matin, samedi, j'ai longtemps rêvé, assise par terre sous un grand tilleul. Le son du piano de Chopin arrivait vaguement à mon oreille, absorbée que j'étais par mes souvenirs. La cloche du déjeuner m'a tirée de ma solitude ; puis ensuite j'ai longtemps promené avec Chopin et nous avons causé de la Pologne, en arpentant bien des fois la plus longue allée du bois. Hier, madame Sand a gardé le lit jusqu'au dîner. C'est alors qu'il faut voir Chopin dans l'exercice de ses fonctions de garde-malade, zélé, ingénieux, fidèle. Malgré son caractère, elle ne retrouverait pas une autre Chipettey et ce serait alors qu'elle l'apprécierait, non pas peut-être plus justement, mais qu'elle se sentirait moins Sand pour tolérer ses