‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 12 sur 122 · ELSNER · texte numérisé non relu

ELSNER

gne. Deux années passées à Lemberg lui laissèrent le souvenir de bien des espérances déçues. Cette ville galicienne était encore trop allemande. Elsner, qui servait la muse au doux parler en prêtre désintéressé et fidèle, ne se découragea point. Il secoua la poussière de ses sandales sur Lemberg et ses musiciens, et se mit en route pour Varsovie. Le sort lui réservait là de plus propices destinées. Il dirigea d'abord l'orchestre du Grand-Théâtre, et vit bientôt ses œuvres interprétées avec succès sur la première scène nationale. C'était un classique, mais un classique qui saluait le beau partout où il le rencontrait. Peu à peu, sa renommée s'établissait ; ses quatuors et ses oratorios, celui de la Passion surtout, le firent connaître à l'étranger. Nommé en 1825 directeur du Conservatoire de musique, il parvint au but de son ambition et de ses désirs. Sa gloire pourtant sera d'avoir été le maître de Frédéric Chopin. Il eut le mé-

rite de reconnaître la supériorité de ce génie d'enfant. Il ne le plia pas à des règles pédantes, mais se borna à en surveiller l'essor. « Il est de la race des aigles, disait-il en parlant de Frédéric; montrons-lui les régions sublimes, et suivons-le dans son vol aussi longtemps qu'il nous restera d'haleine, à nous autres, oiseaux de chétive envergure. » Chopin n'oublia jamais ce qu'il devait à ce guide éclairé. Un jour qu'une de ses admiratrices ne parlait de rien moins que de lui ériger une statue : « Élevez-eh toujours le socle, fit-il en souriant, j'y placerai le buste d'Elsner. » Les bourgeois de Grotkau ont perpétué les traits de leur compatriote.

Varsovie n'a pas encore dressé de statue à Chopin. •

La société de Varsovie après la chute de Napoléon. — Le prince Radziwiil. — Le gi^and-duc Constantin. — Premiers succès de Frédéric. — La vie de famille. — Emilie Chopin.

Le grand-duché de Varsovie n'existait plus, mais un nouveau royaume de Pologne renaissait aux yeux de l'Europe. Alexandre, celui que Napoléon avait appelé le plus rusé des Grecs, voulait prouver au monde subjugué qu'il savait être aussi le plus généreux des vainqueurs. « Je montrerai aux Polonais que je sais tenir mes promesses, s'était-il écrié au Congrès de Vienne, je les rendrai libres et heureux. » Napoléon avait pro-

nonce à peu près les mêmes paroles ^ et les Polonais y avaient ajouté foi ; ils crurent donc aussi aux promesses d'Alexandre. Bien petit était le nombre de ceux qui se rappelaient à l'occasion le Timeo Danaos du poète. On fermait la bouche à ces fâcheux. Les engagements contractée par le souverain ne recevaient-ils pa^/un commencement d'exécution ? Alexandre ne s*était-il pas fait sacrer et couronner roi dans la cathédrale de Saint- Jean ? Le czar autocrate des Russes n'acceptait-il pas avec loyauté son rôle de monarque constitutionnel en Pologne? Il voulait- .plus encore.

Au royaume tronqué, il assignait de vastes limites. Dans sa pensée, la Lithuanie, l'Ukraine, la Wolhynie, la Bodolie, feraient retour à la patrie polonaise. L'empereur ne demandait que du temps et de la patience. Était-ce trop exiger? Nous avions, d'ailleurs, dans nos murs un gage vivant de la pureté de ses intentions. Le frère d'Alexandre, le

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césaréwkch , celur pour lequel la grande Catherine avait rêvé jadis le diadème des empereurs d'Orient, le grand-duc Constantin, en un mot, préférait aujourd'hui occuper la place de lieutenant de l'empereur dans le vieux châte^-U de nos rois. Et, pour mieux manifester ses sentiments, pour montrer par quels liens étroits il désirait s'unir à la nation, Constantin venait de choisir pour compagne de sa vie, non pas une de ces princesses que les petites cours allemandes élevaient dans l'ambitieuse attente du irône nioscovite, mais la tille d'un gentilhomme polonais, qui régnait sur son cœur par l'ascendant de ses grâces et de ses vertus. '

A ce dernier argument surtout, les incrérdules hochaient la tête, ou bien souriaient avec amertume ; mais les nations comme les individus n'aiment pas les prophètes de malheur. On se détournait de ces esprits chagrins et l'on courait aux plaisirs. Jamais les palais des magnats ne s'étaient ouverts

à des réceptions plus splendides, jamais essaim de plus jolies femmes n'avaient été l'ornement de plus brillantes fêtes. C'étaient, entre autres, la princesse Czertwetynska, une beauté digne du pinceau de Giorgione ; la comtesse Krasinska, née princesse Radziwill ; la princesse Louis-Nicolas Radziwill, née Wodzinska, veuve en premières noces du comte Xavier Walewski, beau-frère de la célèbre Marie Walewska; c'étaient encore la comtesse Potoçka; la comtesse Grabowska, l'épouse morganatique du dernier roi; madame Nakwaska, née Potoçka, que bon nombre de familles françaises ont plus tard connue à Tours. Les bals parés, les mascarades, succédaient aux représentations de gala, les chasses à courre aux pique-ni* ques pleins d'imprévu ; les concerts aux dî* ners d'apparat. Et, à ces soirées, au milieu de cette société élégante et raffinée, on remarquait le jeune Frédéric Chopin, La célébrité du petit virtuose grandissait chaque

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