DÉCOURAGEMENT
qu'on se puisse imaginer; j'ai sous les yeux Stirling Castle^ ce même château ou a passé Robert Bruce; t'en souvient-il encore? Je vois des montagnes, des lacs, un parc admirable, en un mot, un des plus beaux sites d'Ecosse... Et cependant, non, je ne vois plus rien de tout cela. Le seigneur du lieu s'appelle Stirling, il est l'oncle de mes misses écossaises et le chef de la famille de ce nom. C'est un céHbataire très riche... Il possède une belle galerie de tableaux, des Murillo et d'autres toiles de l'école espagnole. Il a beaucoup voyagé, il connaît l'Orient... il a de l'esprit et du goût... Sa maison est ouverte... Nous sommes souvent trente personnes à table. . . Nous avons aussi des beautés célèbres de passage. Madame Boston vient de partir hier. » Que te dirais-je encore?.. Si je ne recommence pas nres jérémiades, c'est parce que tu ne pourrais pas me consoler, toi qui sais tout... et puis, si je commençais, je n'en finirais pas ; c'est toujours, toujours la même
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chose. Je dis mal ; non, ce n'est pas la même chose, cela empire chaque jour. Je me sens plus faible ; je suis incapable de composer, non pas que je n'en possède le désir, mais par défaut de force physique. . . Et puis je m'en vais égaré, de branche en branche 1 Que dois-je faire? Ce ne sont pas les invitations qui me manquent ; seulement je ne puis plus me transporter là où j'aurais du plaisir à me rendre, chez la duchesse d'Argyll, ou chez lady Belhaven, par exemple. Toute la matinée jusqu'à deux heures, je ne suis bon à rien ; lorsque je m'habille, tout me gêne, et j'étouffe ainsi jusqu'à dîner... et, après dîner, c'est encore deux heures qu'il faut passer à table, entre hommes, et regarder comment ils boivent, et écouter ce qu'ils disent. Mes pensées sont étrangères aux leurs, malgré toute leur politesse et toute leurs conversations françaises. Au salon, je fais appel à ma force d'âme' pour revivre un peu, parce qu'alors on est curieux de
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m'entendre. Puis, enfin, mon fidèle Daniel me monte à ma chambre, me déshabille, m'étend dans mon lit, et il m'est permis alors d'étouffer tout à mon aise, de rêvasser jusqu'au matin, pour recommencer la même comédie. C'est qu'il m'est impossible de me reposer un instant. Mes Écossaises sont toujours sur mes talons; elles arrivent, elles me font faire le tour de leur famille. Elles achèveront de m'étouffer par bonté de cœur; et moi, par politesse, je ne leur refuserai pas ce plaisir. »
Il passa' pourtant presque une année en Angleterre. Entre temps, Fontana dut lui chercher un nouvel abri. Hélas I il ne s'agit plus d'Éden, cette fois. Son âme troublée ne se rassérénera qu'à l'instant suprême. <f Pourquoi, s'écrie-t-il, est-ce que je te charge encore de tous ces soins? Je n'ai plus besoin de rien, je n'ai plus de goût à rien ; mais il faut avoir l'air de ne pas s'abandonner. Je n'ai jamais maudit personne ; mais
la vie me paraît si insupportable maintenant, qu'il me semble que je respirerais plus à l'aise, si je maudissais Lucrezia. Cependant on souffre là-bas aussi peut-être. » Il revint à Paris au mois de janvier 4849. Il lui restait encore huit mois à vivre. De ses fenêtres de la rue de Chaillot, il découvrait le beau panorama de Paris ; la coupole des Invalides, la Seine, et, au loin, les collines de Sèvres et de Meudon... C'était alors uii quartier perdu, où l'on respirait l'air libre des champs. Chaque jour l'affaiblissait. Il avait dû complètement abandonner ses leçons. Ses amis voyaient avec effroi ses ressources s'épuiser, sans que le malade, qui n'avait jamais songé aux questions d'argent, semblât le moins du monde se douter de cet état précaire. Franchomme, qui s'était chargé de la gestion financière, n'arrivait plus à équilibrer les budgets. La sollicitude des demoiselles Stirling détourna au moins la misère du chevet du mourant.