‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 119 sur 122 · DERNIÈRES HEURES · texte numérisé non relu

DERNIÈRES HEURES

voix haletante : C'est une rare faveur que Dieu fait à Vhomme en lui dévoilant Vinstant où commencera son agonie; cette grâce, il me lu fait; — ne me troublez pas. Puis il demanda un peu d'eau à' Guttmann, et, ayant humecté ses lèvres, il lui prit la main et la baisa. Une dernière joie lui était réservée : la comtesse Delphine Potoçka, prévenue de l'imminence d'une catastrophe,, avait quitté Nice en toute hâte. Lorsqu'elle entra dans la chambre de l'agonisant, semblable à une vision du paradis de Dante, il se souleva, et on eût dit qu'un éclair illuminait ses traits décharnés : C'est donc cela que Dieu tardait tant à m' appeler à lui ; il voulait encore me laisser le plaisir de vous voir. Et la comtesse, radieuse dans sa beauté, toute pâle d'émotion, lui faisant signe de se taire... Il ajouta : Ah! je voudrais encore une fois entendre votre voix! Comment ne pas satisfaire aux suprêmes vœux d'un mourant ! Delphine Potoçka

s'approcha du piano I et alors, dans cette pièce silencieuse, où l'on entendait la respiration sifflante du pauvre maître expirant, s'éleva comme une prière au ciel, un chant divin. La comtesse choisit l'air de la Béatrice di Tenda de Bellini. Lui, écoutait, perdu dans l'extase. « Que c'est beau ! que c'e'st beau I » répéta-t-il ; puis il tomba en syncope : on s'empressa autour de lui; il rouvrit les yeux, et d'un souffle : « Encore ! encore ! murmura-t-il. » C'est cette scène navrante que s'est efforcée de rendre le pinceau de Barrias *. Dominant son émotion, refoulant les larmes qui lui gonflent le cœur et qui lui montent aux yeux, la comtesse parvient à donner à son chant une expression angélique, tandis que Frédéric l'écoute, les mains jointes, le regard déjà

1. Ce tableau a été offert à mademoiselle Winnaretta Singer, une des élèves les mieux douées du peintre, dont on a remarqué Tœuvre si hardie et si originale au salon de cette année. Il orne aujourd'hui la belle galerie du duc de Camposelice, son beau-père.

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