FRÉDÉRIC CHEZ LE GRAND-DUC
celantes, où montaient, jusqu'à son estrade, le murmure et les parfums de jolies femmes décolletées. Son début s'était fait sous d'heureux auspices, à un concert de bienfaisance organisé par le poète Niemcewicz; ainsi les premiers ducats que gagnèrent ses petites mains furent distribués aux pauvres. On l'avait habillé à la mode ^glaise pour une aussi grande occasion, cuîotffes courtes, large col rabattu sur sa veste de velours; et, quand sa mère, qu'une indisposition avait empêchée d'assister aux premiers triomphes de cet enfant chéri, lui demanda, en l'embrassant au retour, ce que le public avait paru le plus admirer : « Mon col, maman, » s'était-il écrié sans hésiter. Ce fut donc dans ce costume que Frycek dépassa pour la première fois la cour du château. Le grandduc le recevait dans son intimité la plus étroite. Constantin se tenait debout au milieu du salon; la princesse, assise non loin du piano déjà ouvert, tenait le petit
50 LES TROIS ROMANS. DK CIIOPÏN
prince Paul serré contre ses genoux et causait avec le marquis de Moriolle, auquel elle avait confié le soin de l'éducation de l'enfant.
— C'est vous qui êtes monsieur Chopin ? fit le grand-duc en français, la lèvre inférieure contractée par le sourire ou la grimace nerveuse qui lui était habituelle,
— Je ni'appeUe Frédéric Chopin, répondit le petit virtuose, après les trois saints réglés par l'étiquette.
— C'est bien, monsieur l'artiste; joueznous quelque chose.
La princesse lui avait tendu sa main à baiser, et Paul, un enfant qui ressemblait à sa mère, mais avec ce regard d'acier des Romanof, lui passa son bras sous le sipn.
— J'aime quand on joue, dit-il; si vous voulez, vous serez mon ami.
Fritz débuta par ses mazourkes, puis il exécuta une marche militaire qu'il désirait dédier au grand-duc. Le rythme de ce pas