‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 27 sur 122 · PORTRAIT DE CHOPIN PAR GEORGE SAIID · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE CHOPIN PAR GEORGE SAIID

une certaine ressemblance physique et morale. Écoutons-la et nous pourrons voir la gracieuse image de Frédéric passer comme une ombre devant nos yeux.

« Doux, sensible, exquis en toute chose, il avait, à quinze ans, les grâces de l'adolescence réunies à la gravité de l'âge mûr. Il resta délicat de corps comme d'esprit. Mais cette absence de développement musculaire lui valut de conserver une beauté, une physionomie exceptionnelle, qui n'avait pour ainsi dire, ni âge ni sexe. Ce n'était point l'air mâle et hardi d'un descendant de cette race d'antiques magnats, qui ne savaient que boire, chasser et guerroyer; ce n'était point non plus la gentillesse efféminée d'un chérubin couleur de rose. C'était quelque chose comme ces créatures idéales que la poésie du moyen âge faisait servir à l'ornement des temples chrétiens. Un ange beau de visage comme une femme, pur et svelte de formes comme un jeune dieu de

l'Olympe, et, pour couronner cet assemblage, une expression à la fois tendre et sévère, chaste et passionnée. »

Ce contraste même de sa nature avec celles de ses camarades où coulait ce sang rude de nobles, explique la sympathie pleine d'égards qu'ils ressentaient pour sa grâce et pour sa faiblesse. Sans s'en rendre compte, ils respectaient en lui ce quelque chose d'inexplicable qui illumine les fronts marqués au sceau du génie. Dominique Dziewanowski, ainsi que les autres camarades de Fritz, sont de hardis et vigoureux compagnons. A peine échappés à la férule scolaire, rendus en plein air, ils donnent libre essor à l'exubérance de leurs forces physiques. Éperonnés, bottés dès l'aurore, les voilà en selle, battant les forêts et les champs. Ils forcent les renards dans leurs derniers repaires, et demeurent des heures plongés à mi-corps dans une mare, à l'affût du gibier d'eau. Chopin, lui, n'aime

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pas ces exercices violents; il préfère la cueillette des groseilles ou des fraises, en compagnie de jeunes filles; il préfère rêver étendu sous les chênes, la face tournée contre le ciel, ravi du murmure de la bise, qui fait des branches des vieux arbres comme autant de harpes éoliennes. Le soir, quand le ciel est tout rouge, après le coucher du soleil, alors que moissonneurs et moissonneuses rentrent des champs, la faux sur l'épaule, la serpette à la main, et qu'assis au seuil des chaumières, ils goûtentun instant de repos avant leur sommeil, Fritz écoute les chants qui s'élèvent, çà et là, dans la nuit paisible, et auxquels par intervalles, se mêlent le coassement des grenouilles amoureuses, le cri plaintif du grillon et les lointains aboie*rnents des chiens. Il s'associe aux réjouissances populaires. A la veille de la Saint- Jean, il suit des yeux le sillage lumineux que tracent, sur la rivière ou l'étang, les wianki *. lancés par

1; Guirlandes où sont assujetties des petites bougies de cire;

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la main des jeunes paysannes, et dont la submersion, l'extinction ou l'heureuse traversée sont autant de présages annonçant à la belle soit l'abandon de son galant, soit au contraire le choix d'un époux aimé. Et, à la fête de la moisson, à l'heure où villageois et villageoises apportent une couronna tressée d'épis et de fleurs agrestes;' alors que s'organisent les da.nses en plein air,, aux sons du violon et de la basse, son âme est tout émue. C'est bien là cette musique qu'il fera connaître au monde. Dans sa joie, il ira même jusqu'à faipe un tour de kujaviak *, emporté par le bras vigoureux de la première danseuse, celle qui, revêtue de ses plus éclatants atours, a remis au maître les premiers des biens de la terre.

Pourtant ce ne sont pas là ses seules distractions. Fritz n'oublie pas non plus ses succès d'acteur. On le voit, un jour, «coiffé d'une vieille perruque, huche sur une chaise,

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