NICOLAS CHOPIN EN CONDITION
d'une sorte de cour; tels seigneurs entretenaient leur milice, leur capitaine des gardes, leur maréchal du palais, leurs chapelains, leurs médecins, — dont la science se bornait à appliquer avec zèle les préceptes de Molière, — leurs gentilshommes de cour enfin, recrutés parmi les fils des petits nobles, qui eussent cru déroger en se vouant au commerce ou en exerçant un métier, mais qui trouvaient bon de servir aux gages d'un magnat. Il est vrai que ce magnat les appelait « monsieur mon frère » (partie bracie)^ qu'il les gratifiait, à ses heures de munificence, de quelques centaines de ducats,voire même d'une bonne et grasse terre, et que, s'ils étaient, d'aventure, rossés comme de simples manants, on les étendait sur un tapis. L'existence menée dans ces résidences seigneuriales était bruyante et gaie. On s*y battait parfois, on y buvait souvent, et l'on y aimait toujours; car les châtelaines avaient, elles aussi, leurs demoiselles nobles, leurs
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suivantes, orphelines et parentes recueillies par charité ou par ostentation. Nous ne retrouvons à Zelazowa-Wola que de bien faibles vestiges de ces anciennes splendeurs.. Les temps étaient durs. Tous ces compagnons d'armes (œmmilitones), ces soldats de Marie (sodales Mariani)^ ces échansons, veneurs, écuyers tranchants, emplissaient les prisons, ou s'enrôlaient dans les légions dé Dombrowski. Madame Skarbek bornait son entourage à quelques suivantes qui, le jour durant, surveillaient les travaux domestiques, et, le soir, à la clarté de bougies de cire, filaient et chantaient de pieux cantiques. Il fallait s'accommoder à ce régime austère. La maîtresse de maison avait traversé de cruelles épreuves. Fille d'un riche banquier de Thorn, elle s'était vue contrainte de se séparer de son mari, dont la conduite irrégulière blessait ses fiertés d'épouse, et dont la dissipation effrénée eût infailliblement réduit à la misère un fils unique qu'elle adorait. Elle-
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même se fût sacrifiée ; mais il s'agissait de son enfant, auquel elle dut conserver au* moins les débris de sa propre fortune. C'était là pour la comtesse une sorte de veuvage anticipé. La maison se ressentait de ce deuil des affections conjugales trahies. Peutêtre qu'en filant leur laine ou qu'en psalmodiant Içurs cantiques, les demoiselles dô service songeaient avec regret au bon vieux temps, aux paroles ardentes que leur murmuraient jadis à l'oreille les jeunes porteétendards, ou les veneurs aux bras vigoureux^ qui les mettaient en selle aux jours des grandes chasses. Maintenant il leur fallait se contenter de la société d'un vieux moine, d'un vieux médecin qui prisait,' et d'unjeune Français timide comme un novice. Mais il est dit que l'amour ne perd jamais ses droits. Au nombre de ces recluses s'en trouvait une, blonde comme les blés, une de ces blondes aux yeux de pervenche et au tendre incarnat. Grande, souple, rêveuse, elle
filait' avec le plus de zèle et chantait ses cantiques avec le plus de ferveur. Elle appartenait à une famille dont diverses branches fleurissent encore en Pologne, et s'appelait Justine Krzyzanowska : en bon français, nous dirions Justine Lacroix. Orpheline de père et de mère, elle passait pour être en parenté avec le comte Skarbek; peut-être n'eût-ce pas été une recommandation suffisante aux yeux de la châtelaine de Zelazowa- Wola, si cette cousine d'un trop volage mari n'avait su captiver ses bonnes grâces par sa douceur, sa piété, la poésie et le charme indicible que reflétaient ses yeux. Elle avait reçu une éducation soignée, elle parlait le français, ce vieux français aux tours nobles, et touchait du clavecin. La musique de Rousseau était alors fort en vogue. Le jeune précepteur put donc écouter ces airs qui lui parlaient de la patrie absente ; puis il suivit des yeux cette vierge blonde et douce, puis leurs yeux à tous deux se rencontrèrent