‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 43 sur 122 · SON PREMIER AMOUR · texte numérisé non relu

SON PREMIER AMOUR

ces 'deux natures, c'est leur amour pour la musique. Le rude et austère Wojciechowski est un mélomane passionné. Ses mains, aptes à manier les lourdes épées de ses ancêtres, s'assouplissent au piano, et leurs doigts ont une délicatesse de touche surprenante. Chopin ne crée rien sans en communiquer la première ébauche à son ami; il a la plus grande confiance en soii jugement. Les jours qu'il passe à Potuczyn, dQpiaine où Titus mène cette existence de gentleman farmer commune à tous les gentilshommes polonais, s'écoulent soit en discussions musicales, sous un saule près de l'étang, soit au piano, devant les œuvres de Haydn, de Beethoven et de Mozart. A la brune, tandis que Titus fume sa longue pipe, Chopin debout, près de la fenêtre, lui fait ses confi*» dences de cœur. Il lui parle de ce premier amour que son imagination exalte, que son impressionnabilité irrite. Dégagé de toutô attache sensuelle, ce sentiment a quelque

chose d'enfantin et de chevaleresque à la fois. Mourir avec un ruban ravi à la chevelure de sa dame, caché sur sa poitrine, suffirait à ses désirs. L'objet qui inspire ce culte ne * touche pourtant pas aux sphères élevées au milieu desquelles Frédéric a coutume de se mouvoir. C'est une jeune cantatrice; elle s'appelle Ck)nstance, et lui, veut voir dans ce prénom comme un gage de la fidélité qu'il lui a jurée dans le secret de son âme. Ange ou déesse, il lui . voue un culte qui l'élève bien haut dans les nuées de l'Empyrée. Constance, à laquelle j'ajouterai son nom de famille, Constance Gladkowska donc, ejCit peut-être mieux compris un attachement plus à la portée des humains. Elle était sage, mais savait gue, dans sa carrière surtout, le cœur est comme un oiseau qui se résigne à sa cage. Du moins elle eût voulu choisir la sienne. Frédéric la vit pour la première fois sur la scène de l'Opéra. Elle avait une voix claire et vibrante, un

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maintien plein de charme, des yeux bleus que voilaient de longs cils blonds, des cheveux blonds aussi, qu'elle dénouait avec coquetterie dans le rôle de Lucie, une bouche attrayante. Cet amour qui s'allume dans le cœur de Frédéric passe par toutes les phases d'un incendie. D'abord, ce ne sont que de faibles lueurs. Au commencement d'octobre, s'il ressent les premières atteintes de la flamme, il n'en souffre pas assez pour s'arracher à toute autre pensée. A la date (fu 14 octobre, Frédéric écrit à son ami Titus, du château d'Antonin, résidence d'été du prince Radziwill. Il paraît, d'après le ton de la lettre, que les faveurs princières n'étaient pas aussi capricieuses qu'on voulait bien le dire dans un moment de dépit.

« J'ai reçu ta dernière missive, à Anto* nin, chez Radziwill. J'y ai passé une semaine, et je ne saurais te dire combien ce temps s'est écoulé agréablement pour moi. J'aurais volontiers prolongé mon séjour dans

ce paradis, jusqu'à ce qu'on m'en eût banni. Je l'ai quitté de bon gré cependant, poussé par mes affaires, par ce malheureux concerto entre autres, qui attend toujours un finale. Deux Èves charmantes ornaient ce paradis, je veux parler des deux jeunes princesses, aimables, musicales et tendres créatures. Quant à la princesse mère, elle sait que ce n'est point la naissance qui fait l'homme. Je t'ai déjà dit que le prince adorait la musique. Il m'a fait connaître son Faust. Il y a là des pages remarquables, et, qui plus est, marquées au sceau du génie. J'en signalerai une scène : celle où Méphistophélès chante sous les fenêtres de Marguerite. On y distingue en même temps les chants d'une église voisine. Ce contraste est d'un grand effet. Le couplet de Méphisto avec accompagnement de guitare est très original, et le chant d'église maintenu dans un ton graye. Tu peux te figurer, d'après cela, de quelle manière le prince entend la musique. C'est un

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gluckiste. La musique de théâtre n'a pour lui d'importance qu'autant qu'elle sert à dépeindre les situations et à exprimer les sentiments. C'est pourquoi l'ouverture passe sans transition à l'introduction. L'orchestre se tiendra caché derrière la scène, afin que le mouvement des archets ne détourne pas l'attention des spectateurs*.

» J'ai écrit, chez lui, un alla polaœa pour violoncelle. C'est un brillant morceau de salon à l'usage des dames. J'avais l'intention de le faire apprendre à la princesse Wanda 2, car j'étais censé lui donner des leçons de piano. Ma foi, c'est un vrai plaisir que de redresser ses doigts mignons. Plaisanterie à part, la princesse possède une véritable intuition musicale. Point n'est besoin de lui répéter sans cesse : « Ici , crescendo ; là , piano... ici, plus lentement; là, plus vite. » J'ai dû lui promettre de lui envoyer ma Polonaise

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