‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 47 sur 122 · MADEMOISELLE SONTAG · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE SONTAG

personnifiée. Quelle différence avec tout ce que j'ai entendu jusqu'ici I

« Elle est mille fois plus charmante dans son peignoir du matin qu'en toilette de soirée; et pourtant, ceux qui ne l'ont pas vue le matin en raffolent le soir. Dépêche-toi donc, arrive! tu as perdu cinq concerts, n'en perds plus un seul désormais. »

Dans son engouement, il lui pardonne même de trouver que sa Constance, cette première chanteuse du théâtre, ait la voix un peu aiguë... Mais, un mois après, la Sontag a quitté Varsovie, et le voilà plus que jamais sous le charme de la voix aiguë de Constance. Son ami Titus est toujours le confident de ces admirations passionnées.

« L'^gfwès de Paër m'a vivement intéressé, parce que mademoiselle Gladkowska y débutait dans le rôle titulaire. Elle est encore plus jolie sur la scène qu'en ville. Je ne parle pas de son jeu, dramatique au plus haut point. Quant à ce qui concerne son

chant, n'étaient le la dièse et le sol naturel, nous n'aurions rien de meilleur dans ce genre. Elle phrase et nuance délicieusement. Sa voix tremblait légèrement au début, mais elle se remit bientôt de son trouble. On l'a couverte d'applaudissements. »

On était alors à la fin de l'été, et le départ du jeune homme pour Vienne et pour l'Italie semblait imminent. Ses parents se résignaient à cette séparation qu'Elsner jugeait indispensable. Lui, cependant, retardait son voyage de jour en jour. Ce sont ses compositions musicales qui le retiennent. Il met la dernière main à son concerto en fa majeur; il commence une polonaise avec accompagnement d'orchestre; il écrit une nouvelle étude. Puis des pressentiments sinistres l'agitent, ce n'est qu'en descendant au fond de son cœur qu'il trouve la vraie cause de sa faiblesse. C'est toujours elle que ses yeux poursuivent, c'est elle qu'il ne veut point quitter.

» J'ai la tête perdue, écrit-il le 4 septembre. Je ne bouge toujours pas. Je n'ai pas assez de force pour fixer le jour du départ. Je pense que, si je quittais Varsovie, je ne reverrais jamais plus ma maison, je pense que j'irais mourir au loin. Ah! quelle tristesse de mourir seul au milieu d'inconnus, de ne voir autour de soi que des visages étrangers, au lieu des traits si doux des siens 1 Je voudrais passer quelques jours chez toi ; peut-être y retrouverais-je quelque tranquillité; mais je ne le puis. Je me borne à parcourir les rues, abîmé dans ma tristesse, et je rentre pour me sentir plus triste encore. L'homme est rarement heureux.

S'il ne lui est destiné que de courtes heures de félicité, pourquoi renoncerait-il à ses illusions qui sont, elles aussi, fugitives? »

Parfois il lui prend envie de se distraire, de chasser le mal qui le fait souffrir, par un mal analogue.

M. de Moriolles, ce précepteur du fils du

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grand-duc, dont nous avons déjà parlé, aune fille; la petite Française, la Moriolka^ ainsi qu'on l'appelle dans le monde de Varsovie. Elle est jeune, jolie, spirituelle. Les parents de Frédéric désireraient peut-être que la sympathie des deux jeunes gens se changeât en un lien plus étroit, et Frédéric, qui cache avec soin à son père l'amour qu'il éprouve pour Constance, se sert de mademoiselle de Moriolles et du sentiment qu'il croit lui inspirer, comme d'un masque sous lequel il abrite sa faiblesse.

« Je finis ma lettre par où je l'ai commencée. Il est onze heures du matin, et Moriolka m'attend. Je ne veux pas m'exalter aujourd'hui; car je sens que, si je donnais un libre cours à mes sentiments, Moriolka ^ ne me verrait pas de la journée, et, moi, j'aime à être agréable à de bonnes âmes lorsque je suis convaincu de leur sincérité. Il y a longtemps que je n'ai mis les pieds chez elle, et je t'avoue que, plus d'une fois,

je la charge des causes de ma tristesse... Il me semble que le monde s'y laisse prendre. Si mon père savait tout, il rirait peut-être, et peut-être pleurerait-il aussi. Moi je ris, mais seulement pour la forme, tandis que dans mon cœur... »

Par une de ces contradictions fréquentes chez les amoureux, après s'être livré à son ami, il cherche à l'abuser et à s'abuser luimême : « Je n'ai pas l'intention de rester à Varsovie. Tu te trompes en croyant, comme tant d'autres, que mon cœur est pour quelque chose dans la prolongation de mon séjour. Je t'assure que je saurai mê placer au-dessus de mon cœur, lorsqu'il s'agira de mon avenir, et que, si j'aimais, je parviendrais à dominer mes tristes et stériles ardeurs... Sois convaincu d'une chose, je t'en prie, c'est que, moi aussi, je me préoccupe de mon bien, et que je suis prêt à tout sacrifier pour le monde... Pour le monde... j'entends, pour l'œil du monde, pour que

cette opinion publique qui a, chez nous, tant de poids, ne contribue point à mon malheur. Non pas à cette souffrance intime que nous cachons au dedans de nous-mêmes, mais à ce que j'appellerais notre misère extérieure. Le monde envisage en effet souvent, comme malheureux, l'homme qui a des habits râpés, un chapeau déformé, des chaussures trouées... Quand je n'aurai plus de quoi manger, tu me donneras une place de teneur de livres à Potuczyn. J'y logerai dans la petite maison, près de l'étang, et je m'y trouverai tout aussi bien qu'au château. Je me suis plus d'une fois demandé si j'étais paresseux. Présomption à part, je crois pouvoir dire que je n'appartiens pas à la race des fainéants. Quand le besoin s'en fera sentir, je travaillerai pour deux.. »

Ces excuses ne lui suffisent pas, il veut se justifier plus complètement encore. Quelques jours plus tard, il revient à la charge, et, cette fois, ce sont les événements

politiques qui s'opposent à son départ : « Il faut que je t'explique pourquoi je suis encore ici. Mon père n'a pas voulu me laisser partir, à cause des troubles qui agitent l'Allemagne. Il y en a partout, dans les provinces Rhénanes, en Saxe, à Darmstadt, à Cassel. A Vienne, le peuple s'est révolté à propos de farine. Que vient faire la farine en cette occurrence, je l'ignore; mais toujours est-il qu'on s'en est pris à la farine. L'Italie est en ébullition, et l'on s'attend d'un moment à l'autre à quelque grave nouvelle. » Cela ne l'empêche pas de revenir aussitôt à l'unique pensée qui le préoccupe :

« Pourquoi est-ce que je t'écris? je ne parviens même pas à rassembler mes idées^ Quand je pense à ma misère, j'éprouve un tel déchirement,, que mes esprits s'égarent. Il suffit à ma pensée de se fixer sur un objet, pour me faire aussitôt perdre la notion du monde et des choses. La première voiture venue pourrait m'écràser alors. C'est

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ce qui a failli m'arriver hier. A la sortie de l'église, mes yeux ont été soudainement frappés par la vue de mon idéal : je m'élance alors dans la rue et, durant un quart d'heure, je fus hors de moi. Vraiment je suis fou,, et il faut me prendre en pitié. »

Mais les jours s'écoulent, l'automne approche, Chopin se donne courage à luimême : « Ma valise est achetée, mon trousseau est prêt, mes partitions recopiées, mes mouchoirs ourlés, mes nouveaux vêtements essayés ; qu'attends-je donc encore ? »

Il attend le jour fixé pour son troisième et dernier concert. Ce concert eut lieu le 11 octobre. Constance y apporta son concours. Vêtue de blanc, ses beaux cheveux couronnés de roses, .elle chanta la cavatine de la Donna del lago comme elle n'avait jamais rien chanté jusque-là, à l'exception du grand air d'Agnès : « Tu connais le motif : 0 quante lagrime per te versai! Elle a dit le tutto detesti, jusqu'au si grave d'une façon

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admirable. Après l'avoir reconduite de la scène, je jouai ma Fantaisie sur des airs polonais. Cette fois du moins, je me suis compris moi-même, l'orchestre s'est compris et le parterre nous a compris. La dernière mazourke a provoqué de longs applaudissements ; on ne m'a pas sifflé, on m'a rappelé, et j'ai salué quatre fois l'assistance fort convenablement, ainsi que tu m'as appris à le faire... Maintenant, il ne me reste plus qu'à boucler ma malle. Samedi ou mercredi, au plus tard, je me mets en route. »

Il partit, en effet, le mercredi suivant. Quel déchirement pour cette âme tendre I Ses pressentiments ne le trompaient guère.

Il allait quitter, pour toujours, sa patrie, sa famille, celle qui avait fait battre son cœur. Ses amis, guidés par Elsner, le reconduisirent jusqu'à Wola, le faubourg historique où s'effectuait jadis l'élection des rois. On exécuta une cantate en son honneur ; on banqueta, et, au dessert, on offrit au pauvre

Fritz, très pâle, une coupe d'argent, remplie jusqu'aux bords, non pas de vin, mais de la poussière du sol natal. Alors Frédéric ne put contenir ses larmes. Cette terre de la patrie devait, dix-huit années plus tard, être jetée sur son cercueil.

D'autres amours lui firent oublier Constance. Elle-même quitta le théâtre, pour épouser un gentilhomme campagnard. Ce fut une excellente épouse et une excellente mère. Hélas I ses doux yeux bleus qui avaient ravi l'âme d'un poète, se fermèrent à la lumière. Constance devint aveugle. Souvent elle s'asseyait au piano ; elle chantait le motif aimé: Quante lagrime per te versai. Une personne qui l'a connue dans les derniers temps de sa vie m'a assuré que, de ses pauvres yeux, restés limpides dans leur cécité, tombaient goutte à goutte, de grosses larmes.

vu

La Révolution de Pologne. — Chopin à BreslauetàDresde.

— Son séjour à Vienne. — Ses inquiétudes. — Ses letti-ps.

— Son départ pour Paris.

Le 29 novembre 1830 éclatait rinsurrection de Varsovie. Il serait trop long d'énumérer les causes qui l'amenèrent. Comme l'a dit depuis le prince Adam Czartory ski, elle eut lieu ou trop tôt ou trop tard. Mais les entraînements populaires ne se laissent presque jamais guider par des raisons politiques. Un peuple qui tente de recouvrer son indépendance est toujours digne de respect; sa cause est de celles qui méritent les sympathies du

monde, et les fautes qu'il peut commettre ne devraient qu'éveiller la pitié dans les cœurs haut placés. Il faisait un jour sombre et triste ; la nuit succéda rapidement au crépuscule. Vers cinq heures du soir, dixhuit conjurés se dirigèrent, par le beau parc de Lazienki, au palais du Belvédère, résidence favorite du grand-duc Constantin. Deux incendies allumés aux extrémités de la ville doivent servir de signal aux insurgés ; et, tandis que les dix-huit, ceux que l'histoire a surnommés depuis les Belvédériens (Belvederczyki), franchiront les portes du. palais et s'assureront de la personne du frère de l'empereur, les élèves de l'école des sous-officiers, formant une troupe de cent soixante hommes environ, abandonneront leurs quartiers, forceront l'entrée des casernes, où les troupes polonaises, déjà mises au courant par leurs chefs, se tiennent prêtes, au premier cri d'alarme, à désarmer les soldats russes qui partagent avec elles la

garde de la ville. Le mouvement cependant faillit avorter à son début. L'heure fixée s'écoule et aucune flamme ne rougit l'horizon. Dévorés de fièvre, malgré la bise glaciale de novembre, serrant leurs armes sous leurs manteaux, lés conjurés attendent deux par deux, sous les grands arbres dénudés qui gémissent secoués par la rafale. Enfin, une lueur monte lentement sur le ciel sombre ; mais, loin de servir les conspirateurs, elle les met à deux doigts de leur perte. La flamme est aperçue des casernes ; la garde des pompiers, que le grand-duc se plaît souvent à guider lui-même au lieu du sinistre, s'ébranle et court à l'incendie. Le parc, silencieux tout à l'heure, résonne sous le pas des chevaux, sous le roulement des pompes, au commandement des chefs et à la voix des soldats qui s'entre-croisent. Au bout d'une demi-heure on est maître du feu, les pompiers regagnent leurs quartiers, et de nouveau, entre les arbres, alors

que s'éloignent et expirent les dernières rumeurs, apparaissent les silhouettes sombres des conjurés. -Un instant troublés, ils reprennent bientôt leurs esprits et la ferme volonté d'agir ou de mourir. La petite troupe se divise en deux bandes : l'une traverse le parc, contourne le palais, et y pénètre par les communs; l'autre, marchant droit devant elle, franchira la porte d'honneur pour se frayer passage jusqu'aux appartements privés du grand-duc. Cette double manœuvre réussit pleinement. On trouva partout la route libre, les portes dépourvues de factionnaires ; on traversa les pièces du rez^de-

chaussée vides et silencieuses ; on monta au premier étage, où régnait le même abandon. Enfin, sur le seuil de la salle d'audience, veillant à là sûreté des appartements privés du tsâréwitch, les insurgés rencontrent le président de la ville, Lu-^ bowidzki, Ils le terrassent, le garrottent .sans qu'il ait le temps de proférer un cri.

Poursuivaçt leur marche, ils arrivent à la chambre à coucher de Constantin^ Ils s'approchent du lit : le lit est défait et encore chaud. « Ah 1 l'oiseau s'est envolé !» fit le jeune Louis Orpiszewski. En effet, un des valets de chambre du prince avait eu le temps de réveiller son maître. Constantin faisait sa sieste habituelle après dîner. Le serviteur fidèle le saisit dans ses bras, et, chargé de ce fardeau, s'esquive par une porte et un escalier dérobés qui conduisent aux appartements de Jeanne Grud^inska,

• princesse de Lowicz , l'épouse bien-aîmée de Constantin. Là se passe une scène émouvante. La princesse se jette dans les bras de son mari pâle et tremblant, elle rassemble ses femmes, elle les fait mettre à genoux ; on n'entend plus dans la pièce que les invocations des litanies de la Vierge,

* murmurées par les voix glacées de terreur.

Tandis que les belvédériens s'éloignent en bon ordre, l'un d'eux rompant les rangs,

court à l'école des sous-officiers, distante seulement de quelques centaines de pas.

C'est le lieutenant d'artillerie Wysoçki. Il trouve les jeunes gens groupés dans une cour, écoutant une leçon de théorie. « Messieurs I s'écrie-t-il en tirant son épée, l'heure a sonné, il faut vaincre ou mourir. Que nos poitrines serrées soient pour nos ennemis le défilé des Thermopylesl » De frénétiques hurrahs lui répondent. Les sous-officiers quittent l'école, se dirigent au pas de course vers les casernes où sont consignés les trois régiments de cavalerie russe : husvsards, lanciers, cuirassiers. A la faveur de la nuit, leurs cris et leur ardeur trompant les soldats du tsar, ils les forcent à se retirer. Dès lors l'insurrection se propage, elle gagne la ville entière; un immense enthousiasme saisit la foule. On procède à la noxnination d'un gouvernement ou plutôt d'un conseil administratif chargé de l'exécution des affaires. Le grand-duc, qui s'est

mis à la tête des troupes russes, licencie * lui-même les quelques régiments polonais qui ont dû le suivre, et s'éloigne des murs de la ville. Varsovie est libre ! Ainsi commença cette guerre d'indépendance, un des plus dramatiques épisodes de l'histoire du siècle, et qui, après une année de glorieuses alternatives de succès et de revers, après les mémorables journées de Grochow et d'Ostrolenka, se termina par le massacre de Praga, la prise de Varsovie et l'effacement des derniers vestiges de l'indépendance nationale.

Chopin se trouvait déjà à Vienne lorsque la nouvelle de ces événements arriva jusqu'à lui. Il avait passé par Breslau, où le vieux Schnabel, maître de chapelle de la cour, un des amis d'Elsner, le fit applaudir dans un concert improvisé; puis il s'était arrêté à Dresde. Il signore Morlacchi, le baron de Friesen, maître de cérémonies de la cour, la bl nde mademoiselle de Peschwell,

ne sont-ce pas là de vieilles connaissances? Cette fois-ci, la cour se trouve au complet dans le vieux château des électeurs de la Scloss-Strasse, et le baron de Friesen tiendra bien ses engagements. Mais, décidément, la capitale de la Saxe ne lui portait pas bonheur. On l'accueillit assez froidement : ni Morlacchi ni le baron de Friesen ne semblaient avoir gardé souvenance des belles promesses de l'automne dernier.

Seule, mademoiselle de Peschwell le gratifia de ses plus aimables sourires. Il dépassa pourtant le seuil de la B,urg, bien que Leurs Majestés saxonnes n'eussent nullement manifesté le désir de l'entendre. Voici en •quelle occasion : il était porteur de lettres de recommandation, adressées à madame Dobrzyçka, une Polonaise, grande maîtresse de cérémonies à la cour de^ la princesse Augusta, celle qu'on appelait l'infante, parce qu'elle avait été, au berceau, désignée comme devant succéder au trône de Po-

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