CHOPIN A DRESDE
logne, à la mort de Poniatowski. Madame p... occupait un appartement au château; elle accueillit l'artiste de la manière la plus affable du monde, et l'invita à venir passer la soirée chez elle, « dans un petit cercle d'intimes », ajouta-t-elle avec un fin sourire. Chopin accepta sans défiance. Il se doutait bien qu'on mettrait son talent à. contribution ; mais, outre qu'il s'était imposépour règle de ne rien refuser à ses compatriotes, madame D... n'était-elle pas pour lui une amie? Ne touche- t-elle pas de près à une famille qu'il a laissée eh Pologne, qui lui est chère, et dont le nom se trouvera plus d'une fois uni au sien? Donc, le soir, à l'heure convenue, il fait son entrée dans les salons de la grande maîtresse. Il y "rencontre ce qu'il appelait naguère à Xœplitz (( une petite mais honnête compagnie » : deux dames d'aspect vénérable et un homme d'une trentaine d'années, aux traits fins, à la figure soigneusement rasée, qu'il prend pour
un savant, ou même pour un abbé de cour.
Madame D... le présente aussitôt à ses hôtes : a Un de nos jeunes compatriotes, M. Frédéric Chopin, artiste du plus grand talent, qui ne se refusera pas à nous faire entendre une de ses mazourkes, échos de la patrie lointaine. » Chopin salue subjugué; faire appel aux souvenirs de son pays, c'est trouver le chemin de son cœur. D'ailleurs, il se sent en verve ce soir, l'âme pleine de poésie; il pense à ceux qu'il a laissés làbas, à ses parents, à ses sœurs, à ses amis, à Constance, qui, elle aussi, rêve peut-être en ce moment à lui, et ses doigts légers, comme des fuseaux de fée, brodent sur les touches d'ivoire un fin et mystérieux tissu. On l'écoute dans ce profond silence qu'il apprécie bien mieux que les applaudissements les plus bruyants. Mais, quand il a fini, quelle n'est pas sa surprise d'entendre madame D... lui dire, les larmes aux yeux :
— Merci !... vous avez fait passer une