‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 60 sur 122 · PARIS EN · texte numérisé non relu

PARIS EN

et qu'il a trouvé dans cet inconnu qui vient de le frôler, une ressemblance frappante avec un de ses amis, lointains. Alors du fond de son âme monte lentement un. flot de regrets qui mouille ses yeux de larmes . Puis de nouveau le tourbillon parisien l'entraîne, le ravissant pour ainsi dire à luimême. Il voit autour de lui des figures qu'on dirait noircies du feu des barricades, il assiste en spectateur étonné aux rassemblements de la foule, que dispersent les gendarmes, et il s'écrie alors... « 0 liberté I » Il entend les vendeurs de brochures, crier comme aujourd'hui de leurs voix éraillées : « Demandez l'Art de faire V amour ; demandez les Amours des prêtres; V Archevêque de Paris et Madame la duchesse de Berry. » Et le voilà scandalisé, prêt à douter des bienfaits de cette émancipation sociale, prêt à haïr le populaire, dont le sans-façon, la gouaillerie et le pêle-mêle répugnent aux aspirations et aux instincts raffinés de sa

nature. Ce qui le réconcilie avec la rue, c'est l'espèce de sympathie qu'il y respire. Partout il se sent pris par la fibre la plus vibrante de son cœur, par cet amour de la patrie qui fait le fond même de son génie. Il pardonne à ces émeutiers d'hier ou à ces émeutiers du lendemain, qu'il rencontre en tout endroit, groupés devant les affiches annonçant en grosses lettres un festival en l'honneur des Polonais, applaudissant avec frénésie aux' images de la dernière guerre, saluant de mille cris, des noms de héros ou d'héroïnes imaginaires, comme ceux de Lodoïska, Eamska, Floreska, ou des figures vraiment historiques comme celles de mademoiselle Plator, de Gielgud, de Dombrowski dont la mazourkie : Jeszcre Polska nie zginela (la Pologne n'est pas encore perdue), était devenue populaire. Il assista même à une véritable émeute, toujours sous prétexte de sympathies polonaises.

Presque en face de ses fenêtres, dans une

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des maisons de la cité Bergère, logeait le général Ramorino. Il avait pris une part active, quoique malheureuse, aux dernières batailles livrées par les Polonais aux forces russes. Les uns l'accusaient de trahison ; d'autres, au contraire, exaltaient son abnégation^ et sa valeur. Sa marche à travers l'Allemagne fut une marche triomphale. A Strasbourg, les étudiants dételèrent sa voiture. La jeunesse de Paris ne voulut pas rester en arrière, elle organisa une manifestation monstre en son honneur. Un mil-» lier de jeunes gens, le drapeau tricolore en tête, allèrent acclamer le général. Malgré les cris de « Vive la Pologne ! » répétés sur tous les tons, le général ne se montra point. Le lendemain, il déménageait. Mais il avait compté sans la persistance de seâ admirateurs. Une semaine ne s'était point écoulée, qu'on forçait de nouveau sa porte, et voici comment Chopin nous décrit l'impétuosité de ce mouvement : « Une foule com-

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pacte d'étudiants et d'ouvriers traversa la Seine aujourd'hui pour se rendre chez Ra^r morino. A mesure qu'elle parcourt les différentes rues, elle grossit et fait boule de neige. Aux abords du pont Neuf, un peloton de gendarmes à cheval opère une charge. Il y eut beaucoup de blessés ; mais de nouveaux groupes se forment aussitôt, et la police est impuissante. Les rangs de l'émeute se serrent ; arrivent tour à tour une compagnie d'infanterie, un escadron de hussards, et je vois la garde municipale, qui chasse les mécontents des trottoirs et les repousse dans la rue. La panique se propage; les boutiques se ferment; à chaque coin de rue, des rassemblements d'hommes, des sifflets stridents, des officiers d'ordonnance passant au galop; les fenêtres bondées de curieux. Et cela dure depuis onze heures du matin jusqu'à onze heures du soir. Déjà je croyais à quelque révolution nouvelle; mais tout se termina

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vers minuit, par un immense chœur ; Allons, enfants de la Patrie,

Tout est bien qui finit bien. Chopin trouvait que cela mettait de l'imprévu dans la monotonie de ses loisirs : hélas I il n'en avait que trop. Ce Paris géant, après l'avoir séduit, commençait à l'effrayer.

Le premier instant d'étourdissement passé, il éprouvait ce vertige de l'esseulement qui nous saisit souvent en pleine mer. Oui, il était enfin dans cette ville, objet de ses rêves; il était dans cette capitale de l'art et de l'élégance; où, comme il le disait naguère à Berlin, en écoutant la voix grêle d'une mièvre cantatrice, il n'y aurait plus de si, ni de mais.

Mais qui donc s'occupait de lui dans cette ville? A son tour, il se répétait à lui-même :

«... Ah I si j'étais à Varsovie; si j'étais à Vienne!... » Là, on^le connaissait du moins, il avait acquis une notoriété relative, les revues musicales allemandes parlaient d'un

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certain Frédéric Chopin. Robert Schumann lui consacrait un article élogieux, sa femme Clara Wieck exécutait ses variations et ses nocturnes. Mais, à Paris, connaissait-on Frédéric Chopin ? Serait-il vrai qu'il fût un grand artiste? Qui le lui dirait? Quand donc le murmure approbateur d'un auditoire d'élite lui donnerait-il la vraie conscience de son talent? Il était venu là , avec son seul espoir. Presque pas de recommandation Une lettre de Malfatti [X)ur Paër, une autre pour Pixis, et c'est tout.

Pixis lui fait une scène de jalousie dans l'escalier. J'aurai l'occasion d'en reparler plus loin. Paër, plus civil, le mit en rapport avec Rossini, Cherubini, Baillot, Herz, Hitler et Kalkbrenner. Le voilà donc admis dans la grande famille musicale. Chose étrange, c'est Kalkbrenner qui produit le plus d'impression sur son esprit. Frédéric ne tarit pas d'éloges. « Les autres, c'est lui qui le dit, ne sont que des pygmées auprès

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de ce titan, il les écrase tous C'est le Paganini du piano; son jeu est une perfection, chacune de ses notes une œuvre d'art. » Kalkbrenner s'aperçoit bien de l'enthousiasme qu'il inspire à ce jeune exalté. Il reconnait aussi l'immense talent de ce petit pianiste polonais. L'enrôler au nombre de ses élèves augmenterait son prestige et sa gloire. Aussi quelle bienveillance ou quelle indulgence hautaine daigne-t-il lui témoigner I II pontifie, il professe, du haut d'un trépied. Chopin exécute son concerto en mi mineur, celui qui a ravi ses auditeurs de Munich et de Stuttgard ; mais le titan l'écoute impassible. Puis, quand il a fini, il parle longtemps, il trouve que son protégé a le style de Cramer, et le toucher de Field. Puis, sans doute, afin de montrer à ce pygmée combien il lui restait à apprendre, il s'assied au piano et attaque à son tour le concerto; cependant il se trompe, il s'embrouille, prétexte finalement une crampe aux doigts, et se lève,

ce qui sauve sa dignité. La crampe ne Tempêcha pag de pérorer. « Chopin n'a pas de méthode, il est en bonne voie, mais il peut faire fausse route; lui Kalkbrenner mort, la grande école de piano n'aura plus de représentant . Chopin n'est qu'une machine. Ne possédant pas de méthode, oserait-il prétendre à former une école? Non I il n'a qu'un moyen de se perfectionner, il va prendre l'engagement solennel d'être, pendant trois ans, mais pas moins de trois ans, le docile élève du maestro Kalkbrenner. »

Cette proposition laisse Fritz perplexe; il sort découragé, se demandant anxieux s'il parviendra jamais à cette perfection que le maître a fait luire dans un avenir lointain à ses yeux. En proie à ses doutes, il consulte Elsneretson ami Woyciechowski. Il est plus que modeste... « Aujourd'hui, écrit-il, se présente pour moi une occasion de réaliser un jour les espérances qu'on a fondées sur moi ; pourquoi la laisserai-je

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échapper?... En Allemagne, je n'accepterais des leçons de personne: on sentait bien, il est vrai, qu'il me manquait encjove quelque chose, mais on n'eût su me dire ce qui me manquait ; moi, de mon côté, je ne voyais pas la poutre que j'aperçois aujourd'hui dans mon œil. Trois ans d'étude ! c'est beaucoup — c'est trop peut être ; -^ cependant je m'y soumettrais, pourvu que je fusse sûr de faire un grand pas en avant. » Mais aussitôt une voix intérieure, lui crie d'avoir plus de confiance, et il ajoute... « J'ai assez bonne opinion de moi-même, pour croire que je ne serai jamais une copie de Kalkbrenner... Non, il ne détruira pas en moi cette audacieuse, j'en conviens, mais noble aspiration de me créer un monde nouveau!... L'avouerais-je, il se trouve des gens qui trouvent que mon jeu égale le sien, que c'est l'orgueil qui le pousse à m'imposer des leçons afin de pouvoir plus tard m'appeler son élève. » Cette opinion,

Elsner et Titus la partagèrent. Aussi répondirent-ils à leur ami, par une protestation indignée, contre les exigences déplacées de ce Pagânini du piano. J'estime que Chopin n'eut pas de peine à se laisser convaincre. 11 résolut de suivre désormais la route qu'il se frayerait et se tracerait lui-même... Aussi bien commença-t-il à consacrer toute son activité et tous ses soins à l'organisation de son premier concert. Ce concert avait été d'abord fixé à la date du 25 décembre, puis remis à celle du 45 janvier, pour se voir encore ajourné au 26 février. Kalkbrenner, Baillot et d'autres avaient promis leiir concours ; mais il s'agissait de trouver une cantatrice. Or Rossini, directeur des Italiens,'renvoyait les solliciteurs à M. Robert, son bras droit. C'était tomber de Charybde en Scylla. Véron, qui dirigeait l'Opéra, refusa de prêter l'oreille à toute proposition. Faute d'une étoile de première grandeur, on eut recours à mademoiselle Tomeoni du Conservatoire.

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Cette soirée du 26 février fut mémorable pour Chopin. Il allait livrer sa première bataille. Il croyait de bonne foi, que, de l'issue de cette épreuve, dépendait son avenir. Anxieux, pâle d'émotion, il ne prit aucune nourriture de la journée, soutenu par l'attente fiévreuse qui le dévorait. Quand vint le soir et qu'il pénétra dans la salle de la maison Pleyel, il eut un éblouissenient. Son corps était agité d'un tremblement nerveux. Le sangfroid lui revint peu à peu. Il débuta par son concerto en fa mineur auquel succédèrent les variations en si bémol majeur. La salle n'était qu'à moitié pleine. Il reconnaissait partout les visages de ses compatriotes. Le public français, ce public dont il espé* rait recevoir une sorte de consécration, ce public qui selon lui devait décider de son sort, faisait défaut. Qu'on l'acclamât, il ne ^ s'en étonnait guère. Cette fois, le patriotisme lui faisait pièce. Il lui fallait une approbation moins impartiale... On applaudi à

outrance : on applaudit tout le quintette de Beethoven, exécuté avec Baillot, et aussi la marche suivie d'une polonaise, avec accompagnement de quatre pianos, tenus par Hiller, Osborn, Stammati, Sowinski. Quelles pensées agitaient le maître, pendant que ces mains de fées couraient sur le clavier I 11 avait trop le respect de son art, pour ne pas prodiguer ftiême à ce public sûr et gagné d'avance, toutes les perles, tous les trésors de son génie. Mais il s'imaginait que la destinée avait prononcé son arrêt, et que cet arrêt lui était défavorable Quand on fit le compte de la caisse, il se trouva que la recette suffisait à peine à couvrir les frais généraux. Vers minuit, Frédéric regagna sa demeure. Le ciel était sombre comme son âme; en vain il y cherchait une étoile. En face de ces nuées, qui roulaient là-haut pèle** mêle, semblables aux vagues de l'Océan^ pour la première fois, il eut l'idée de quitter à jamais notre vireille Europe et d'aller, par

PROJET d'exil / 181

delà les mers, demander au nouveau monde, sinon une appréciation digne de son talent, du tnoins un appui matériel, les dollars qui l'auraient fait vivre.

Il essayait pourtant de lutter contre le découragement qui l'envahissait. Il s'efforçait de donner le change à ses., amis; il les entretenait des splendeurs de la capitale; il se montrait surtout fanatique du théâtre, décrivant avec enthousiasme une représentation de Robert le Diable^ s'attachant plus aux éblouissements de la scène qu'aux beautés de la musique. Ahl que Meyerbeer est heureux de posséder une fortune qui lui permet de dépenser vingt mille francs pour s'assurer qu'aucune entrave ne sera apportée à son œuvre. Lui, il est inquiet du lendemain, il en est réduit à conter ses sous... Mais quoi I en écoutant Lablache, Nourrit, la Malibran... une merveille 1 a il oublie ses soucis et ses peines, il croit

jouir des délices du paradis ». Bientôt, ce-

ti

pendant, des réflexions plus amères se mêlent à ses épanchements. « J^ai beaucoup souffert, écrit-il à Titus. Qui aurait pu le supposer ? Te rappelles-tu notre conversation, le soir, à Vienne, à la veille de ton départ... Maintenant, le sort m'a conduit ici... On y respire, il est vrai, librement; mais peut-être y soupire-t-on plus aussi. Paris est tout ce que tu voudrais qu'il fût. Tu peux t'y divertir, t'y ennuyer, y rire, y pleurer, y faire ce que bon te semble, sans que personne te gratifie d'un regard; car des milliers et des milliers de gens font chacun ce que tu pourrais faire, toi, et chacun y poursuit sa route sans se détourner. Je ne sais s'il y a un endroit de la terre où il se trouve plus de pianistes qu'à Paris, mais où il y ait aussi plus d'ânes bâtés et plus de virtuoses. » Et, quelques jours plus tard, il écrit de nouveau à Woyciechowski, cet unique confident de ses peines : « Ah I comme je voudrais t'avoir auprès de moi I Si tu savais comme

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