‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 61 sur 122 · GÉNÉROSITÉ · texte numérisé non relu

GÉNÉROSITÉ

c'est triste de ne pouvoir soulager son âme ! J'aime bien le commerce des hommes ; j'entre facilement en relations; aussi ai-je de ces relations par-dessus les oreilles; mais il n'y a personne, personne qui puisse me comprendre. Je me tourmente, je cherche la solitude, je voudrais que, durant tout le jour, mil être ne me vît ou ne m'adressât la parole. Je déteste surtout entendre tinter ma sonnette quand je t'écris. »

Nous ne saurions douter de la sincérité de l'artiste exilé; mais nous savons aussi qu'il exagère ses impressions. Bien loin de fermer la porte de son logis, son bon cœur le pousse à l'ouvrir toute grande à ses compatriotes. Malgré la maigreur de ses ressourses, n'a-t-il pas accueilli, n'héberge-t-il pas un de ses condisciples de Varsovie, le jeune Matuszewski, élève à l'École de médecine? Combien d'autres encore qui viennent frapper à cette porte hospitalière, combien d'importuns qui lassent jusqu'à la patience

proverbiale du maître. Quelques-unes de mes lectrices se souviennent-elles, d'avoir jadis connu un pauvre vieux pianiste, traînant par les rues son manteau d'hidalgo, une tache de vin s'étalantsur ses joues ridées? Je veux parler d'Albert Sovi^inski, mort depuis quelques années. Alors, en 1830^ il était jeune et fringant; il était en vogue, grâce, paraît-il, à ses cravates. Sûr de luimême, il ne se refusait pas à guider et à protéger son jeune confrère Chopin. Il l'accablait de ses visites : et Fritz, toujours doux, toujours poli, se venge pourtant de cette protection, de cet intérêt, de ces visites par un portrait peu flatteur de l'encombrant personnage. « Le voilà I II entre précisément chez moi, c'est quelque chose de grand, de fort, qui porte de petites moustaches; cela s'assied au piano et improvise, sans savoir au juste quoi. Cela cogne, frappe, croise ses mains sans rime ni raison; cela démolit pendant cinq minutes une touche qui n'en

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peut mais; cela a d'énormes doigts, faits plutôt à manier des guides et un fouet quelque part sur les confins de l'Ukraine. Voici l'image de S..., qui n'a d'autre mérite que celui d'avoir de petites moustaches et un bon cœur. Si je pensais me figurer jamais ce que sont la bêtise et le charlatanisme dans l'art, j'en ai maintenant la perception la plus nette. Je parcours ma chambre, mes oreilles rougissent ; j'ai de folles envies d'ouvrir ma porte toute grande ; mais il faut ménager cela, se montrer presque tendre. Non, tu ne t'imagines pas ce que c'est : ici, on regarde seulement ses cravates; on lui fait l'honneur de le prendre au sérieux... Il faut donc le supporter. Ce qui m'exaspère, c'est son recueil de chansonnettes, composées dans le style le plus vulgaire, sans la moindre connaissance des règles les plus élémentaires de l'harmonie et de la poésie, terminées par des ritournelles de contredanse, et qu'il appelle : Recueil de chants

polonais. Tu sais comment j'ai voulu comprendre, et comme j'ai réussi en partie à comprendre notre musique nationale. Aussi tu juges de l'agrément que je dois éprouver lorsque, m'attrapant quelque motif deçà delà, sans se rendre compte que toute la beauté d'un chant dépend de l'accompagnement, il le reproduit avec ce goût d'habitué de guinguette ou de cabaret de faubourgs I Et l'on ne peut rien lui dire, car il ne comprend, ne sent rien, en dehors de ce qu'il vous a pris »

Il faut croire que ces lignes furent tracées dans une heure d'énervement ; les traits acerbes qu'elles contiennent sont contraires à la nature bienveillante de l'artiste. Hélas I c'est qu'il n'était pas heureux, le pauvre Triton. Il avait beau le cacher, ses ressources s'épuisaient; la misère grimaçait à sa porte. Et, en dehors de son piano, aucune distraction. A Paris comme à Vienne, il restait chaste. De récents souvenirs, des scrupules religieux, la

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