‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 66 sur 122 · PORTRAIT PHYSIQUE ET MORAL · texte numérisé non relu

PORTRAIT PHYSIQUE ET MORAL

peintre, partant de l'exagération ou de l'inexactitude de certains traits. Le regard de Chopin ne fut jamais bleu. Ses yeux, grands, limpides, expressifs et très doux, avaient cette teinte que les Anglais nomment auburn^ que les Polonais, ses compatriotes, qualifient de piwne (couleur de bière), et qu'en français nous appellerions bruns. Comme Frédéric ne se livrait guère, même à ceux qui se croyaient de ses amis, il en résulte que, pour les uns, ce regard semblait plus spirituel que rêveur, tandis que d'autres, au contraire, ceux qui pénétraient jusqu'à son âme, le trouvaient plus rêveur que spirituel. Il en est de même de ses cheveux, tout, dans sa personne, gardant cette harmonie exquise et discrète qui caractérisait son génie. Ils n'étaient pas blonds, mais d'une nuance pareille à celle de ses yeux : cendrée, avec des reflets dorés à la lumière. Ajoutez à cela une mise élégante, pleine de distinction, du linge fin et éblouis-

sant; un pied étroit, cambré, nerveux; des mains d'une blancheur et d'une délicatesse féminine, aux doigts longs, évidés en fuseaux, aux ongles soigneusement entretenus et rosés, et vous aurez l'ensemble d'une image aussi sympathique que séduisante. Au moral, il se sentait alors plein d'entrain, de confiance, de verve; les accablements, les tristesses, les lassitudes, les regrets même des deux dernières années s'étaient dissipés avec les brumes et les ombres de l'hiver. Qu'il le voulût ou non, il allait devenir un homme à la mode, ce qu'on appelait alors un lion. Un de ses compatriotes écrivait de lui vers cette époque : « Chopin est bien portant et vigoureux; il tourne la tête à toutes les femmes ; les hommes en sont jaloux. Il est à la mode. Nous porterons bientôt sans doute des gants à la Chopin. » J'admets facilement qu'il y ait eu là une exagération de l'orgueil national; aussi trouverons-nous une note plus

juste dans une lettre que Chopin adressait lui-même, vers la fin de Tannée i 832, à son ami Dominique Dziewanowski , ce Dom avec lequel il avait passé jadis de si bonnes heures à Szafarnia ; alors qu'il rédigeait un journal, qu'il dansait sur l'herbe aux fêtes de la moisson, qu'il assistait aux lancements des feux, la nuit de la Saint Jean, et que, tour à tour, il enchantait les juifs en exécutant leurs marches nuptiales, ou manquait de les faire pendre, en leur attribuant, bien innocemment, d'ailleurs, des velléités de mauvaise foi.

Voici cette lettre :

« Paris, 1832.

» Mon cher petit Dom, » Si j'avais de par le monde un ami, au nez long et crochu, avec lequel j'eusse, il y a de cela bien des années, fait les cent coups à Szafarnia, un ami qui m'eût toujours aimé avec conviction, mais qui une fois hors du

pays, ne m'eût plus adressé le moindre petit mot, — j'aurais, faut-il le dire, l'opinion la plus défavorable de cet ami ; il aurait beau s'amender, pleurer, implorer son pardon, — je ne lui pardonnerais pas. Et moi, Frj/c, j'ai assez d'audace pour venir m'excuser de ma négligence, et, semblable à un frelon, longtemps silencieux, qui lève soudain sa tête au ras de l'eau, alors que personne ne se soucie de l'entendre, je viens t'importuner de mon bourdonnement.

» Entrerai-je dans de longues explications; non, je préfère avouer ma faute d'emblée ; elle paraît sans doute plus grave de loin que de près. Ah I si on savait comme je suis tiraillé dans tous les sens.

» Me voilà lancé I Je fais partie de la plus haute société ; j'ai ma place marquée au milieu d'ambassadeurs, de princes, de ministres, sans savoir moi-même comment j'y suis arrivé ; car on ne m'a jamais vu me hisser à aucun mât... Et cependant, c'est là

aujourd'hui une condition presque indispensable de mon existence : car c'est d'en haut que nous vient le bon goût. On vous trouve immédiatement beaucoup plus de talent, parce qu'on vous aura reçu et applaudi à l'ambassade anglaise ou à l'ambassade d'Autriche. On reconnaît plus de finesse à votre jeu, parce que la duchesse de Vaudemont, la dernière des Montmorency, a daigné vous protéger. Je ne puis dire « vous protège » , — la princesse étant morte il y a de cela huit jours. — C'était là une grande dame dans le genre de feu la castellane Polanieçka; elle recevait la Cour, elle faisait beaucoup de bien, elle avait donné asile à bon nombre d'aristocrates durant les heures de la tourmente. Pourtant ce fut elle qui, la première, alla saluer Louis-Philippe aux Tuileries, après les journées de Juillet. Elle s'entourait d'une infinité de petits chiens blancs et noirs, de serins, de perruches ; elle possédait en outre un singe, — le plus malicieux

animal du grand monde, — qui mordait à droite et à gauche sans épargner les comtesses.

» Veux-tu que nous nous transportions maintenant dans le monde des artistes?

Dirais-je que j'ai su me concilier leur sympathie et leur estime, bien qu'il n'y ait qu'un an que je vive au milieu d'eux ? La preuve en est que des gens de haute réputation me dédient leurs œuvres avant que j'aie songé à leur faire la même politesse. Pixis a mis mon nom sur ses variations pour orchestre : Kalkbrenner lui, a pris une de mes mazourkes * comme thème de ses improvisations : des élèves du Conservatoire, des élèves de Moscheles, de Herz, en un mot, des artistes d'un mérite consommé, me demandent des leçons et m'attribuent en musique une place pour le moins égale à celle qu'occupe Field. Pour en finir, si j'étais moins sot que je ne le suis, je croirais me

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