La mazourke n» 1, op
trouver à l'apogée de ma carrière. Cependant nul ne se rend compte mieux que moi de ce qui me reste à acquérir.
» Je suis honteux de te conter de pareilles sornettes ; voilà que je fais la roue comme un paon. J'effacerais volontiers cette page ; mais je n'ai pas le temps d'en écrire trop long. D'ailleurs, si tu ne m'as pas encore oublié, sache que je suis aujourd'hui ce que j'étais hier, avec cette seule différence que je n'ai qu'un favori, l'autre s'obstinant toujours à ne pas pousser...
» Je dois donner cinq leçons dans la matinée. T'imagines-tu que je fais fortune ? Erreur I Mon cabriolet et mes gants blancs, sans lesquels je ne serais pas de bon ton, me coûtent plus que ne me rapportent mes cachets.
» J'aime les carlistes, je hais les philippistes, je me considère moi-même comme révolutionnaire; par conséquent, je n'ai nul souci de l'argent, mais uniquement de ton
amitié que je te supplie de vouloir bien me conserver.
S'il perce une légère pointe de suffisance dans ces lignes, au moins Frédéric l'avouet-il de bonne grâce : ce Je suis honteux de conter de pareilles sornettes. » On y retrouve aussi le mot pour rire, ce ton plaisant qu'il âflfectionne et dont il ne se départit jamais, même aux instants de ses peines ou de ses déceptions les plus amères. Lorsque son âme est triste, son esprit reste gai. C'est ce qui peut-être a trompé Liszt, quand il nous assurait que le regard du maître était plus spirituel que rêveur : il s'arrêtait aux saillies du langage, à cette verve et à cette humeur du dehors, sans pénétrer la sensibilité exquise, la douce et mélancolique poésie où souvent s'enfermait et s'isolait son âme. Sincère, il l'est dans tous les cas : « Sache que je suis aujourd'hui ce que j'étais hier. » Oui, c'est bien le même Fritz, celui qui
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naguère affublé d'une perruque, parodiait le pasteur Tetzel, celui qui caricaturait les savants naturalistes du Congrès de Berlin.
Maintenant encore, que le voilà admis, sinon rangé et définitivement classé dans la galerie des hommes célèbres, il oublie souvent sa gravité ; les droits de la jeunesse reprenant le dessus : et puis n'a-t-il pas l'esprit et le cœur libre,... devant lui, une route où tout semble fleuri et lumineux? Maintes fois donc, après avoir ému jusqu'aux larmes un petit cercle d'intimes, par une de ces improvisations, où débordait la tristesse, ou pour nous servir du terme polonais qui lui était propre, le zal profond de son âme, il prenait à tâche de le distraire par l'imprévu de son humour, par ce qu'il appelait lui-même ses polichinades.
Un jour, un de ses confrères en musique, arrivé la veille de Varsovie, lui exprime le désir de voir Pixis et Liszt, les deux virtuoses célèbres. « Rien de plus facile, » répond
Chopin; — et aussitôt, se mettant au piano, il donne à ses traits une expression méconnaissable, il change tour à tour d'âge, d'allure, d'apparence physique, de caractère, de jeu, et finit par dire en se levant à son hôte stupéfait : « Tu as vu Pixis, et tu as vu Liszt ». L'ami riait de bon cœur, sans paraître convaincu toutefois : mais voici que, le même soir, au théâtre, entrant dans la loge où l'avait invité Chopin, il y trouve, casée dans un coin, la silhouette d'un des personnages qu'il venait de voir représenté au matin. « Ah I s'écrie-t-il, en frappant le quidam sur l'épaule, trêve de plaisanterie, c'est assez d'une fois. » Par malheur, il se trompait ce n'était plus Chopin, c'était bien Pixis qu'il avait devant lui , Pixis outré , demandant raison de sa familiarité à cet inconnu. Il fallut l'intervention de Frédéric, qui survint fort à propos pour les apaiser tous deux. Mais Pixis, déjà jaloux de sa pupille, ne prit pas la chose en bonne part.
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Ces petits ennuis ne corrigeaient pas Fritz.
A là première occasion, le voilà qui retombait dans son travers. Une autre fois, il est invité à dîner chez un banquier. Ce crésus de la finance aimait aussi bien l'éclat que l'odeur de son or. Il aimait surtout à en éblouir les yeux de ses convives; à leur montrer qu'on ne se refusait pas, deçà delà, un pianiste ou un acteur, si cher qu'il pût être, pas plus qu'on ne lésinait avec les truffes et le Champagne ; c'est lui qui goberge et qui paye. Que les autres jouent, déclament ou chantent en conséquence. Aussi, à peine levé de table, le nabab se dirige-t-il vers son pianiste. Avec quelle condescendante bonhomie, avec quelle rondeur sans gêne, quelle importance de richard satisfait, ne prononce-t-il pas ces mots: « Allons, mainnant, on xous écoute... » Et Chopin de lui répondre, d'une voix caverneuse et comme affamée : Ah ! Monsieur, j'ai si peu dîné. Le temps était passé pourtant, où il en était
réduit à compter ses sous, à envier, sans oser s'en approcher, le bon feu de cheminée d'une aimable voisine. Maintenant, il avait quitté sa chambrette du boulevard Poissonnière pour s'installer au 26 de la rue de la Chaussée-d'Antin. Il avait un appartement presque luxueux, salon, cabinet de travail, salle à manger, chambre à coucher, qu'il se plaisait à orner chaque jour : il y multipliait les tapis, les tentures, les miroirs de Venise, les mille objets d'art qui flattent l'œil, l'esprit et les sens. N'est-ce pas là l'élégante demeure qui convient désormais à l'artiste que s'arrachent les salons les plus en vue, au protégé de la duchesse de Vaudemont, à l'hôte fêté et assidu de l'hôtel Lambert, hôte libéral qui, à chaque vente organisée au profit de ses compatriotes malheureux, laisse avec la grâce et la désinvolture d'un grand seigneur un ou plusieurs billets de mille francs entre les mains de la princesse Adam Czartoryska ou