‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 70 sur 122 · LES AMIS · texte numérisé non relu

LES AMIS

discrète enveloppait vite de ses ombres. Parfois, au contraire, les lustres s'allumaient; des flots de clarté réfléchis par les glaces, se brisaient en flèches dorées sur les cadres étincelants, faisaient luire les cristaux de mille prismes colorés, et glissaient en ondes transparentes le long des marbres et des tapis. Alors aussi on reconnaissait les visages de ces hommes, dont les noms évoquaient chacun une gloire. C'était Henri Heine, blond, à l'œil sarcastique mais au doux sourire, qui, toujours recherchant une place, la plus rapprochée de celui qu'il appelait le « Raphaël de la musique», lui murmurait à voix basse de fantastiques légendes. Et, quand Raphaël avait achevé de les interpréter, Heine s'écriait de sa voix claire, où restait un fond d'âpreté tudesque :

« Enfant chéri des muses, Polonais de naissance. Allemand par la poésie. Italien par l'art. Français par la clarté et l'élégance, tu nous appartiens à tous. » C'étaient encore

Nourrit, dont la tristesse, à ces heures d'émotion générale, semblait présager la fin tragique ; et Berlioz, grave, recueilli, les lèvres contractées; et Liszt, aux longs cheveux, à la figure d'aigle; et Meyerbeer, froid, compassé, mesurant son admiration, discutant aigrement sur un temps de mazourke, tout en reconnaissant que l'air ferait bien dans un ballet; et Delacroix, l'œil en feu, rêvant à je ne sais quels tableaux dont les couleurs auraient pu rendre ces harmonies divines. Puis venait enfin le clan polonais, Miçkiewicz, le grand poète national, presque toujours solitaire, adossé à l'une des croisées, portant sur sa face large et puissante quelque chose de l'éclat fulgurant du soleil et de la tranquillité du lion, et Jules Slowaçki, tout jeune, sombre déjà, l'œil et les cheveux noirs, comme s'il eût été un enfant du Midi, le front bossue par le génie, le regard couvant la flamme, lui, ce futur rival de Miçkiewicz en poésie et de Chopin- en amour. Enfin,

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