‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 71 sur 122 · LES AMIS · texte numérisé non relu

LES AMIS

avant de terminer cette énumération. déjà trop longue par le vers de Corneille, Antoine W..., jeune officier de vingt ans, auquel la mort avait refusé d'ouvrir ses bras, à Ostrolenka, à Grochow, à Praga, et qui désormais voué à l'exil, tendre et lettré malgré sa bravoure de soldat, songeait lui aussi à la patrie, à la famille absente, aux douceurs du foyer perdues, 'aux parents qui le pleurent, à ses frères plus heureux dont, l'adolescence, presque l'enfance, a désarmé jusqu'au couroux du vainqueur, à ses sœurs qui prient pour lui, et surtout à leur aînée, Marie, poétique créature, à laquelle il sait qu'avec lui pense souvent le maître, sans se douter, pourtant, que cette sœur chérie serait un jour aimée par ces deux grands hommes, par le poète au regard sombre, auquel elle inspirera bientôt ses plus admirables vers, et par le doux et génial artiste, lui qui discret, enfouira cet amour dans son cœur, comme une fleur dans un tombeau.

Œuvres de Chopin de 1830 à 1835. -- Ses voyages en Allemagne : Aix-la-Chapelle, Carlsbad, Dresde. — Mendelssohn.

Avant d'aborder le récit du deuxième roman de Frédéric Chopin, de ce roman qui lait^sa les traces les plus profondes dans son cœur, qui eut l'influence la plus décisive sur sa vie, et dont il garda, comme on l'a su plus tard, même au travers d'une passion bien autrement brûlante, le souvenir frais et reposant jusqu'à la mort, il me reste à énumérer les principales productions du maître durant ces cinq années, que j*ai appelées

NOUVELLES QECVRES DE 1830 A 1836 215

les années heureuses et fécondes de sa carrière, ainsi qu'à raconter en quelques lignes ses voyages d'Allemagne, puisqu'ils nous fourniront l'occasion d'apprécier les jugements portés sur lui par les plus grands musiciens de ce pays.

Certes l'artiste qui, au milieu de ses occupations, de ses plaisirs, des quatre leçons qu'il s'est imposé pour règle de donner journellement, trouve encore le temps de parachever, ou d'écrire en entier, les Douze Grandes Études j op. 10; Ta Grande Fantaisie^ op. 3; les Trois Nocturnes, op. 15; la Valse brillante, op. 1 8 ; le Boléro, op. 19 ; le Scherzo, op. 20; la Ballade, op. 23, et les Douze Études, op. 28, est en pleine possession de sa force et de son génie. Son vieux maître Elsner, il est vrai, le pousse encore l'épée dans les reins. Elsner voudrait que ce nom, déjàglorieux, signât une de ces épopées musicales qui marquent une date impérissable dans l'histoire de l'art. Pourquoi Chopin n'é-

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crirait-îl pas un opéra qui ressusciterait et .immortaliserait à la fois quelques-uns de ces sublimes faits des annales polonaises? Qiopin, toujours docile et respectueux envers ce premier guide de ses jeunes années, semble prêt à s'essayer dans cette voie inconnue pour lui. Est-ce pour se préparer à une aussi gigantesque tâche, en puisant l'inspiration aux sources mêmes où s'abreuvait jadis le génie de Mozart, qu'il se rendit à Aix-la-Chapelle au printemps de l'anné 1834? Je ne le crois pas. Il obéirait à une attraction plus naturelle. Il faisait beau. Mai semait celte année à profusion toutes les grâces et tous les sourires, dont il se montre si parcimonieux d'ordinaire. Qu'il serait bon de respirer cette brise printanière, au milieu des vergers fleuris des rives du Rhin ; et puis n'allait-on pas, dans la vieille cité de Charlemagne, exécuter la Débora de Haendel, la symphonie du Jupiter de Mozart. Ferdinand 4lies dirigérait l'orchestre, et Mendelssohn- prêterait à

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