‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 77 sur 122 · PREMIÈRES RELATIONS · texte numérisé non relu

PREMIÈRES RELATIONS

ces autour de la table où les attirait Todeur alléchante des friandises préparées en leur honneur, les deux enfants, demeurés seuls, dédaignant ces plaisirs futiles, s'essayaient à faire rendre aux touches d'ivoire les sons et les concerts dont les berçaient mystérieusement leurs âmes... Alors il jouait pour elle seulement; après lui, elle répétait le morceau tout émue; leurs jeunes voix se mêlaient en un frais accord, et les premiers aveux qu'ils échangèrent eurent l'innocence et la simplicité primitive do leur cœur et de leur art. « Tu aimes la musique? — Oh I beaucoup. — Moi aussi. — Alors, si tu veux, nous nous aimerons I » Une année et puis une autre passa. La petite Marie, à son tour, devenait fillette; à cet âge, combien rapide est la transformation du corps! Souvent, avant de s'endormir, elle chantonnait les belles choses que lui avait jouées Fritz pour elle seulement, et souvent comme un petit oiseau mélodieux.

le matin la réveillait, le même chant «ur les lèvres. Ils attendaient impatiemment les dimanches, qui les réunissait devant le piano, tout enfiévrés de musique et s'aimant' parce qu'ils l'aimaient. Puis, quand, au printemps, Marie quittait la ville avec sa mère, devançant de quelques semaines l'époque fixée des vacances, on se séparait avec des regrets sans doute, mais des regrets qu'atténuait le doux espoir de bientôt se revoir. Aussi quel beau jour que celui où, le lycée fermé, le pensionnat devenu désert, dans la grande berline ravitaillée comme une place destinée à soutenir les rigueurs d'un siège, sous la garde d'un vieux serviteur qui, hier encore, se plaisait à me rappeler dans son langage imagé ces souvenirs, les jeunes maîtres, en compagnie de leur ami Fritz, laissaient loin derrière eux les barrières poudreuses de Varsovie I

Et quelle joie, quel feu roulant d'exclamations et de rires, lorsqu'au surlendemain,

SLUZEWO

après les incidents toujours gais d'une odyssée que ne dépoétisaient pas encore les chemins de fer, on apercevait d'abord les collines toutes verdoyantes de forêts, puis la flèche de l'église, puis les moulins dont les bras tournaient rapidement, — comme s'ils eussent de loin fait des signes de connaissance aux voyageurs, — puis entre les arbres du parc, les tourelles en fer du château I Plus on approchait, plus les détails devenaient distincts ; voilà les maisons de la ville, le lac luisant, la poste avec son perron de bois et ses colonnes imitant le granit rose, et les grands bâtiments d ^exploitât! on, et le pont au-dessus des douves, où la voiture roulait avec fracas, tandis qu'en même temps, des portières de la berline et des fenêtres du château, se montraient des têtes rieuses, échangeant de loin les premiers saints et les premiers baisers de l'arrivée. C'était Sluzewo, la résidence des parents de Marie. A niesure que Frédéric grandissait, il y revenait avec

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un plaisir plus vif, quelque chose d'ému et de joyeux qui emplissait son cœur d'allégresse et donnait à tout son être une sorte d'entrain et de vigueur, cet équilibre parfait où se complaisait sa nature nerveuse et impressionnable à l'excès. Il retrouvait là tout ce qui flattait ses goûts, tout ce qui répondait à la fois aux besoins de son esprit, et à ses instincts de luxe ou de confort. Cette largeur d'une existence seigneuriale, cette hospitalité magnifique et cordiale, exempte d'étiquette, mais mettant, sans compter, au service des hôtes tout ce qui pouvait contribuer à leurs aises ainsi qu'à leur amusement; cette animation, ce va-et-vient incessant qui n'excluait pas l'ordre et la régulation, cette diversité de distraction, enfin, qui, son imagination aidant, évoquaient à ses yeux certaines scènes de romans de Walter - Scott ; La vie de ces chefs de clan d'Ecosse, dont la lecture le passionnait alors, émettant en

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son cœur mille poétiques images. Ce n'était là, en effet, ni l'élégance raffinée et les splendeurs du château princier d'Antonin, où l'on se soumettait aux usages des cours, ni la rusticité campagnarde des habitants de Szafarnia, mais ce quelque chose d'intime, de respectable, cette gaieté sereine de Vat home où l'on gardait sa liberté, où l'on se sentait entouré de cœurs qui battaient à l'unisson du vôtre. Des châtelains charmants d'urbanité, de bonne grâce, d'indulgence; une jeunesse répandant la joie de ses vingt ans dans les vastes pièces de la demeure, sous les ombrages d'un parc réputé le plus beau de la contrée ; une table toujours prête à recevoir plus de vingt convives, en dehors des habitués de la maison, — du vieux chanoine rabelaisien et de ses vicaires, du bourgmestre, qui avait inspiré à Fritz la silhouette du magistrat Grosventre, si le lecteur se souvient encore des épisodes d'une comédie

enfantine; du directeur des douanes, abandonnant tous les soirs sa frontière aux contrebandiers pour ne pas manquer la partie de préférence ou de whist; du docteur, un Français, débris de la grande ar^ mée, dont tout l'art se bornait à appliquer les préceptes de Molière; des maîtres de chant, d'italien, de dessin ; des misses, fraulein, madames *. — Toute une cour en un mot, que rattachait aux châtelains, les liens d'une respectueuse et tendre gratitude Les heures s'écoulaient rapides, en parties de chasse ou de pêche, en cavalcades et en promenades, dans ces belles forêts pittoresques que traversait la petite rivière, roulant avec un caquet de commère, sur son lit rocailleux, comme si elle se fût moquée du rôle important que lui avaient assigné deux grands États, en lui confiant le soin de tracer la limite de leurs territoires, et des soldats qui gardaient ses

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