‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 78 sur 122 · Nom qu^on donnait aux gouvernantes françaises · texte numérisé non relu

Nom qu^on donnait aux gouvernantes françaises

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bords, et des poteaux, blancs et hoirs, blancs et jaunes, où se regardaient muets, face à face, l'aigle prussienne et l'aigle russe à deux têtes. Le soir, on dansait parfois, ou bien Fritz faisait les frais d'une représentation burlesque, à moin§ que, dans le grand salon rouge, aux six fe-. nôtres, ouvertes sur la paix et la fraîcheur du parc, tout le monde, sauf les joueurs acharnés, n'écoutât recueilli une de ces improvisations magiques du jeune virtuose, ou la voix sonore de Marie, dont l'écho glissant sur le lac arrivait jusqu'aux vieilles maisons de la ville juive. Ainsi entre les deux enfants, malgré les années, qui maintenant les avaient conduits au seuil de l'adolescence, s'établissait cette douce intimité, qui n'était plus de l'amitié, qui n'était pias encore de l'amour, et dont autour d'eux on parlait comme d'un enfantillage, ou comme de l'union naturelle de deux jeunes âmes éprises d'art et de poésie. Eux, d'ailleurs,

n'avaient aucun de ces troubles, aucune de ces timidités précurseurs de l'amour. Ni l'œil immense du ciel, ni le regard des hommes ne les gênaient dans leurs épanchements. Us se plaisaient à se retrouver ensemble, parce que leur passion de la musique, parce que leur culte des beautés de la nature, leur fournissaient à la fois mille sujets de conversation et d'études. Souvent, tandis que Marie transportait son chevalet dans l'une des allées ombreuses du parc, cherchant un endroit où le jeu des lumières, l'entrelacement des branches, les plans gradués de la perspective, lui offrissent des difficultés de rendu que s'essayait à vaincre son pinceau encore noirci, Frédéric, assis à côté d'elle, écoutant les bruits vagues, perdus dans le lointain de la campagne, — le bruissement des feuilles au-dessus de leurs têtes, les chants des villageois qui rentraient ou se rendaient au travail, — jetait de sa fine écriture, sur l'album, où leurs noms, se confondaient, les

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premières notes d'une mazourke ou d'un rondeau. Souvent, vers le soir, ils s'asseyaient sous un cèdre, sur la pierre plate qui subsiste encore et où je suis venu à mon tour, à l'ombre plus épaisse du vieil arbre, tracer ces lignes en leur souvenir. Souvent enfin, quand le soleil couchant empourprait le lac, comme si, descendant lentement de l'horizon d'or, il s'y fût soudainement plongé, ils venaient sur ses rives. ~ Devant eux l'église profilait sa flèche et ses murs aux créneaux gothiques. L'Angélus sonnait; plus hauts que les toits de la ville, les moulins cessaient de tourner leurs ailes, et, tandis que les paysannes enlevaient leurs toiles séchées durant le jour, et que les enfants s'appelaient joyeusement, à longs cris répercutés par les ondes, Frédéric soufflait dans le tuyau de la flûte rustique, que ses mains avaient taillée au matin, les refrains populaire que lui chantait Marie, et que, rà et là, aux portes des chaumières, dans le calme

du crépuscule, reprenaient d'autres flûtes et d'autres voix.

Puis, une année, Fritz ne revint pas. Les frères de Marie parlèrent de sa passion pour * unejeune et belle cantatrice, Marie les écouta sans paraître curieuse, elle ne les questionna pas. Elle ne parut pas triste non plus; comme d'ordinaire, elle s'adonnait à son piano, à sa peinture; elle s'asseyait aussi sous le cèdre, ou descendait aux bords du lac, que rougissait, comme l'an passé; le feu des soleils couchants. Souvent, levée dès l'aurore , quand personne ne pouvait ■ l'entendre, elle jouait les mélodies que lui avait apprises Fritz, celles qui lui paraissaient les plus belles, parce qu'il les aimait. Puis, un jour, elle sut que Fritz partait pour acquérir la gloire à l'étranger. On le regrettait. On disait : « Pauvre cher Fritz, quand va-t-il nous revenir ? » mais elle gardait le silence. Ce qu'elle pensait, ce qu'elle rêvait, cela demeura le secret de ses songes et de

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son cœur. Puis la guerre éclata, la guerre qui mettait l'espérance et l'effroi dans toutes les âmes. Ses trois frères devinrent soldats. Les parents les laissaient, malgré leur tendre jeunesse, courir à la défense de la patrie. L'ainé, âgé de dix-huit, ans était cet Antoine W... que nous avons entrevu à Paris, dans le salon de la rue de la Ghaussée-d'Antin, où Frédéric Chopin, devenu un maître célèbre, réunissait un cercle de musiciens, de peintres, de poètes. Le cadet fit toute la campagne, malgré ses seize ans, gagnant vaillamment ses épaulettes de souslieutenant ; le troisième enfin, dont le bras semblait à peine assez fort pour soulever une arme, monta cependant la garde derrière les remparts de la ville. On sait quelle fut l'issue de cette lutte héroïque mais in-^ sensée. On eût dit que la mort, prenant en pitié ces trois faucons échappés au nid, les épargna pour les ramener à leur mère. Et cette mère, qui avait, selon le devoir, fait le

sacrifice de ses enfants, maintenant que le destin clément les lui rendait, les emportait jalouse, sans force contre de nouvelles angoisses, redoutant un retour de vengeance du vainqueur. En réalité, le vainqueur, lui aussi, avait pardonné à tant de jeunesse. Là famille réunie, après ces longs mois de fièvre et de transe, allait, pour oublier ces temps sombres , respirer un air lointain et pur dans un pays de liberté. Ce fut à Genève, dans une villa dont les jardins descendaient en terrasses jusqu'au lac bleu, que vint se fixer madame W... et ses enfants. Ils passèrent quatre années dans cette retraite. Marie grandit, elle acquit toutes les grâces et les séductions de la femme; son talent de musicienne lui valut les remerciements du président et de la ville, puisqu'il contribua' plus d'une fois à rehausser l'éclat et, surtout, à augmenter la recette des concerts de bienfaisance. Dans ce salon, d'où l'œil découvrait un de ces panoramas enchantés,

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