‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 80 sur 122 · GENÈVE · texte numérisé non relu

GENÈVE

de Tell, ainsi qu'à la chapelle consacrée à la mémoire du héros, le poète, subitement transfornié, croyant à la réalité de sentiments d'illusions et d'images qu'évoquaient seuls ses désirs, ou sa présomptueuse assurance, écrivit ce délicieux poème : En Suisse, une des perles de son écrin et l'un des chefsd'œuvre de notre littérature :

De ses lèvres discrètement closes Son premier sourire arriva jusqu'à moi.

11 arriva rapide, et puis il s'envola Vers son nid de perles et de fleurs.

Mais, quand il vit que j'osais le regarder, n changea son blanc visage en une rose.

C'est que, pour nous servir du langage de l'anaoureux.

Son cœur était alors aussi pur qu'une rose.

Non, elle n'aimait pas le chantre de la Suisse; encore moins eût-eile autorisé, par une coquetterie, même innocente, ses soupirs ou ses aveux brûlants. Elle avait seize ans ; mais elle était déjà femme, et pieuse,

et raisonnable. Elle gardait surtout dans son âme le souvenir d'autres paroles infiniment plus discrètes, mais plus douces, et, dans son âme aussi, le souvenir d'une image où le génie se montrait, non plus sous cet aspect sombre et fatal, mais illuminant les traits d'un reflet de bonté. Aussi sans pitié, sans encore avoir lu ou même entendu ces vers :

Car, ici, puis là-bas, et sur mer, et partout,

Partout où devant moi voguera ma pensée.

Tout est triste pour moi, tout n'est plus, tout m'est un.

Je veux souffrir par tout et pour toujours souffrir.

Ne souriant plus désormais, elle détournait les yeux. Slowaçki vit les portes de la villa fermées. La famille W... quitta Genève. Un seul, Taîné des fils, s'en allait, encore voué à l'exil. Marie le pleura; son âme avait de ces divinations étranges : elle pressentait qu'elle ne devait plus le revoir ; mais diraisje qu'un autre espoir adoucissait ses peines? Ce frère, tant regretté, lui écrivait de Paris

\ que Fritz se trouvait en Allemagne; qu'il ' avait acquis cette gloire à la conquête de [ laquelle il semblait avoir voué sa vie ; qu'elle le rencontrerait dans une des villes mar- ; quées par leur itinéraire commun, et, sans songer à faciliter un rapprochement entre les jeunes gens, rien qu'en souvenir des jours heureux passés jadis ensemble, il informait également Fritz du passage de sa mère et de sa sœur à travers l'Allemagne. Lorsqu'ils se revirent, cette rencontre leur parut naturelle à tous deux.

' Ce fut à Dresde, en septembre 1835 : Chopin arrivait de Karlsbad, où, pour la première fois, songeant à se créer un foyer, / il avait confié ses projets à son père. Gom-

f ment cette idée avait-elle pris naissance en

l son âme? Rien que par la force des souve-

\ liirs ! Il se trouvait maintenant qu'il aimait j Marie. Il croyait de bonne foi n'avoir jamais \ songé qu'à elle. Il se la rappelait tout enfant, puis plus grande, puis presque jeune

fille, et son image restait comme inséparable de sa vie. Il se disait que c'était là sa destinée. En interrogeant sa conscience, en descendant au fond de son âme, il trouvait qu'alors même qu'il s'était si passionnément épris de Constance, il y voyait toujours comme voilée par une vision plus brillante, mais jamais effacée, tant elle s'y était profondément gravée, la douce figure de Marie. Et, à mesure que les circonstances, les événements, le temps lui faisaient oublier Vidéaly cette déesse dont il avait aimé, sans s'en rendre compte, les diverses apparitions scéniques plutôt que la divinité elle-même, la silhouette de Marie se dessinait de nouveau distincte et charmante à ses yeux. De loin, il voulut occuper la pensée de la jeune fille. Durant son séjour à Genève, il correspondait avec sa mère, avec ses frères. Cela, du moins, lui fournissait l'occasion de parler d'elle, de tracer son nom. D'ailleurs, leur collaboration musicale continuait. Marie,

dans une des lettres de ses frères, envoie à l'artiste une variation qu'elle vient de composer, et l'artiste répond aussitôt, laissant éclater sa joie : « Comme je me suis senti heureux I Le même soir, j'ai improvisé dans un des salons d'ici, sur ce gracieux thème ; et maintenant je p^efnds la liberté cVoffrir à mademoiselle Marie une petite valse que je viens d* écrire^. 3e désire qu'elle ne lui procure que la centième partie du plaisir que j'ai éprouvé en jouant ses variations. »

N'ai-jedonc pas eu raison dédire que leur rencontre leur parut naturelle? Ils s'attendaient. Marie avait alors dix-neuf ans ; elle était grande -et svelte ; sa taille était ronde et souple, sa démarche légère et d'une grâce extrême ; ses yeux noirs, pleins de douceur, de rêverie, de flamme contenue. Ses lèvres avaient un sourire d'une volupté ineffable. De magnifiques cheveux, sombres comme l'ébène, si longs, si soyeux, qu'elle eût pu

Page 1