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en faire un manteau, s'enroulaient en un lourd diadème autour de son front. Le nez était fort. Ni la régularité, ni la beauté classique des traits n'ornaient son visage; mais un charme indéfinissable, la bonté, l'intelligence radieuse, enfin ce que Goethe appelait « la séduction de l'éternel féminin ». Ils passèrent un long mois dans cette intimité si douce de la famille, qui pénétrait l'âme tendre de Frédéric et lui faisait oublier le monde entier. Ils se revoyaient chaque soir, chez l'oncle de Marie, le palatin W... Le palatin avait présidé la dernière réunion du Sénat polonais, après la prise de Varsovie ; maintenant exilé, ayant vu confisquer la plus grande moitié de ses biens, il vivait dans cette seconde capitale de nos anciens rois, apprécié par la cour, vénéré de ses compatriotes, entouré de ses gravures, de ses estampes, de ses livres, de ses médailles, qu'il collectionnait avec un soin jaloux, et qui, à sa mort, devinrent
rornement de la Bibliothèque polonaise à Paris. C'était un petit homme aux traits fins, au visage rasé, au toupet blanc, rappelant celui de M. Thiers. Avant d'être parvenu à la plus haute dignité nationale, il avait guerroyé sous l'Empire ; il avait reçu Napoléon à Wilna; il s'était fait prendre à Leipzig aux côtés de Poniatowski, blessé, mourant, tombant de cheval. Il lui restait quelque chose de cette ardeur guerrière ; mais il avait une égale finesse, une égale prudence, le respect des formes et des distances sociales. Cela fait que, quoiqu'il fût d'une distraction proverbiale, il n'en surprit pas moins certains regards où ses yeux expérimentés crurent reconnaître le langage muet de l'amour. Il était polyglote, mais pas assez mélomane, pour mettre sur le compte de la musique et des duos, soupirs, sourires ou discussions qui se prolongeaient outre mesure dans les coins de son salon. Il toussait alors, redressait son
toupet et lançait à sa nièce des regards dont elle ne paraissait pas d'ailleurs effarouchée. De guerre lasse, il confia ses appréhensions à sa belle-sœur. « Non, un artiste n'était pas ce qu'il rêvait. » On lui répondit en riant. C'était une amitié d'enfance; Marie adorait la musique. La comtesse avait bien d'autres projets sur sa fille, et puis, en somme, la musique et l'amitié tout cela finirait bientôt. Pourquoi attrister ce pauvre Frédéric? Pourquoi ne pas continuer à le recevoir, lui qui était un peu l'enfant de la maison, lui si bon, si serviable, si tendre? Et Frédéric continua ses duos ; il fut do toutes les soirées, de toutes les promenades. Ils s'arrêtèrent avec Marie devant cette madone de Raphaël, du Zwinger, la contemplant et l'invoquant dans le secret de leur cœur; ils regardèrent, du haut de la terrasse de Brichl, l'Elbe rouler à leurs pieds en flots pressés; ils s'assirent sous les ombrages du Grossgarten, et ce que les arbres
surprirent de leurs propos, ils ne le répétèrent qu'à la brise d'automne ; enfin ils se retrouvèrent un peu partout, au théâtre, à l'église, dans les salons, même à la Burg royale, où la grande maîtresse de cérémonie, cette madame D***, que nous connaissons, aussi clairvoyante, mais plus indulgente que son ami le palatin pour les faiblesses de cœur, les couvrait de son égide. Et puis l'heure de la séparation sonna. Ce n'était pas l'adieu qui ne laisse pas d'espoir. Frédéric regagnait Paris et elle retournait en Pologne. Elle reverrait les belles forêts, la petite rivière susurrante, et le lac et le parc de Sluzewol C'était par une soirée de septembre encore brillante et tiède comme une nuit d'été. En bas, à la porte, la voiture de poste attendait. Il y avait un bouquet de roses sur la table; elle en prit' une et la lui tendit. Dix heures sonnaient au cadran de la Frauenkirche (Notre-Dame). Il restait très pâle, l'œil inspiré comme s'il eût entendu
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un de ces chants intérieurs qui le hantaient ; alors, s'approchant du piano, il y improvisa la valse éditée par Fontana dans le recueil posthume des œuvres du maître (valse i, op. 69). Marie l'appela plus tard la valse de VAdieu. On y croit .entendre, après le murmure de deux voix amoureuses, les coups répétés de l'horloge et le roulement des roues brûlant le pavé, dont le bruit couvre celui des sanglots comprimés. Quelques semaines plus tard, Marie recevait de Paris la valse recopiée. J'ai vu ce manuscrit précieux. Les notes en sont fines, correctes et lisibles. Rien qu'en haut cette simple dédicace : « A Mademoiselle Marie, » et, au bas,. la date : « Dresde, septembre 1835. » Ainsi la musique continuait à les unir à distance. Leurs pensées, franchissant l'espace, volaient l'une vers l'autre comme deux colombes qui ont hâte de se revoir. Et cette idée d'une séparation momentanée soutenait le cœur de Frédéric. C'est alors
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RÊVES D AMOUK
que, se sentant ou se sachant aimé, il forma des rêves d'avenir et de bonheur tranquille. Il voyait son sort uni à celui de cette gracieuse et charmante jeune fille; il la voyait s'appuyant sur lui, parcourant^ le chemin fleuri de la vie. Il renonçait à la gloire pour • l'amour. Là-bas, sur le sol de la patrie, dans une de ces campagnes qu'ombragent les forets aux longs murmures, ils vivraient paisibles, retirés, entourés de leurs parents, d'un petit cercle d'amis, des fidèles villageois dont elle serait la Providence et le guide. Et, après le travail des champs, il retrouverait son piano et l'art à la source pure de la nature, entre le ciel et lès grands arbres, Ah! l'inspiration ne lui ferait pas défaut..* Peut-être lui avait-il déroulé ces riantes et paisibles images... et elle l'avait écouté, souriante, de ce sourire qu'il adorait. Peut-être même lui avait-elle dit d'attendre, et il attendait plein d'espoir. Il savait qu'au retour de la saison d'été, elle accoai-
pagnerait sa mère à Marienbad, et il comptait les mois qui s'écoulaient. Il lui demeurait fidèle, digne de ce chaste amour, repoussant les frivolités et les jouissances faciles. Il était rêveur et agité. Ses leçons ne l'intéressaient plus. Comme jadis, durant ses promenades, le soir, le long des boulevards brillants, où il s'isolait au milieu de la foule, il cherchait au ciel l'étoile qui scintillait là-bas au-dessus de sa tête, et qu'elle regardait aussi en pensant à lui :
c'est à vous seule que je rêve La nuit quand l'étoile se lève.
C'est ainsi qu'il vint, cet été si impatiemment et si ardemment désiré. L'amour est à la fois si confiant et si timide! Le jour où il vit enfin devant lui les collines de Marienbad, quoique ce fût par une splendide matinée de juillet, ensoleillée, parfumée des arômes des fleurs épanouies, des fruits et des blés mûris, il eut peur; un |
voile s'étendit devant ses yeux, il eut le pressentiment que c'en était fini du bonheur de sa vie. Cette première impression se dissipa pourtant à la joie du revoir. Mais, malgré la grâce aimable dont on l'entourait, il s'inquiétait de la réserve d'un accueil plus cérémonieux. Alors, pour se consoler, pour se donner confiance, il se disait qu'il n'était plus un enfant, qu'il était passé, le temps où on le comblait de caresses. Chaque jour, il voulait parler, et le jour s'écoulait sans qu'il eût osé aborder le sujet. Faible, il se laissait entraîner par la douceur de vivre à ses côtés, de la voir presque à chaque heure, de l'entendre, de lui parler. C'étaient, de nouveau, ces belles promenades au milieu de riants paysages, et la musique qui les réunissait, et les longues conversations où il lui racontait ses premiers débuts à Paris, ses angoisses, puis ses succès ; et aussi, quand il voulait s'étourdir, oublier la crainte et l'émotion qui l'obsé-
daient, les polichinades. On imitait alors tel OU tel artiste en renom, le jeu de certains élèves ou de tel de ses compatriotes, assommant le clavier à grands gestes de mains et de bras, manière échevelée et romantique qu'il appelait, lui, alle7* à la chasse aux pigeons. Ce fut aussi pendant ces heures de causerie, alors que le soleil, montant au haut du ciel, envoyait à la terre ses plus ardentes caresses, alors qu'on ne trouvait un peu de fraîcheur qu'à l'ombre d'un vieux tilleul, principal ornement du jardinet de la villa, que Marie reproduisit au fusain les traits de l'artiste. Ce portrait, dont on a vanté la ressemblance, a, pendant longtemps, été conservé par une des sœurs de Chopin. L'incendie du palais Zamoyski, où madame Y... occupait un appartement, incendie qui détruisit tous les souvenirs du maître, ses lettres, son piano de Pleyel et le beau dessin de Greuze, emporta sans doute aussi le fusain de Marie, au milieu
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de ses cendres. On approchait ainsi du terme de la saison. Déjà Frédéric voyait autour de lui ces tristes préparatifs de départ. Qu'attendrait - il encore? Un jour, sous ce tilleul sombre qui avait perdu toutes ses fleurs, la voix tremblante, les yeux voilés de larmes contenues, il fit à Marie l'aveu de son amour et de ses espérances. Elle l'écouta, éclairée par un rayon que tamisaient les branches, et qui donnait des reflets bleus à ses beaux cheveux noirs; elle l'écoutait les yeux baissés, les mains jointes, réprimant son souffle, et entendaut les battements précipités de son cœur. Que lui répondit-elle ? Assurément, avec des paroles et des ménagements plus tendres, ce qu'elle m'a confié depuis : « qu'elle n'irait jamais à l'encontre de ses parents ; que, cette volonté, elle n'espérait pas pouvoir la fléchir, mais que, dans son cœur, toujours, toujours, elle lui garderait un souvenir reconnaissant »♦ Ils s'éloignèrent du jardin à
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pas lents, tandis que les oiseaux seuls chantaient, heureux de s'aimer.
Le surlendemain, Marie et sa mère quittaient Marienbad. D'autres couples, sans doute, s'assirent sous le tilleul ; d'autres murmures d'amour montèrent sous ses rameaux ; mais je voudrais que, sur la vieille écorce de son tronc, quelqu'un gravât ces mots « Marie, août 1836 ; » car ne fut-ce pas là le tombeau de l'amour du maître I Il me reste à conter l'épilogue de cette idylle. Un an après, Marie W... épousa le comte Skarbeck, le fils de l'ancien élève de Nicolas Chopin. AUa-t-elle voir l'humble maison où était né celui qui avait tenu une si grande place dans son cœur d'enfant et de jeune fille ? Je ne sais, mais ce mariage ne fut pas heureux. La cour de Rome en prononça plus tard la nullité pour des raisons que je n'ai pas à rappeler ici. La comtesse unit pour la seconde fois son sort à M. Orpiszewski, un gentilhomme plein de talent ; à