‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 82 sur 122 · RÊVES ENVOLÉS · texte numérisé non relu

RÊVES ENVOLÉS

la fois poète, Historien, homme politique, que les tristes conditions au milieu desquelles se débat sa patrie empêchèrent seules d'atteindre aux plus hautes destinées. Il est mort récemment à Florence.- Marie fut admirable d'abnégation, de soins, de dévouement : elle perdit un fils unique où avait passé comme une étincelle du génie des hommes qui l'avaient aimée ; elle disputa pendant dix-huit ans son mari à la mort. On eût dit que l'ombre vengeresse du

maître la poursuivait par delà sa tombe. Elle fut résignée et douce, puisqu'elle n'avait accompli que son devoir. D'autres ont reproché à ses parents, à Marie elle-même, de n'avoir pas su s'affranchir des préjugés aristocratiques ; mais lui ferait-on un crime d'avoir 3acrifié son attachement à la piété et au respect filial? Elle n'oublia pas le maître. Maintenant encore, que les ans ont accompli sur elle leur œuvre de destruction,qu'il est difficile de reconnaître dans

cette femme âgée et alourdie la svelte jeune fille, la brune Euterpe des beaux jours de Genève, de Marienbad et de Dresde, un éclair de l'ancienne beauté s'allume dans son regard, lui rendant quelque chose de l'attrait juvénile, lorsque ses mains aux doigts encore déliés et fins exécutent une œuvre du musicien immortel. Nul mieux qu'elle ne sait y mettre l'âme et le sentiment de l'artiste. En l'écoutant, on croirait que Chopin revit. Et Chopin, que fit-il alors? Oublia-t-il ? Sans doute. Tous regrets, si cuisants qu'ils soient, ont la fragilité des couleurs qui s'effacent avec le temps. Il aima depuis et il aima avec ardeur ; mais, après sa mort, dans une enveloppe que fermait, en signe de deuil, un ruban noir noué en croix, on retrouva une rose desséchée ; et, sur l'enveloppe, lui, le pauvre Fritz, il avait tracé ce mot polonais, si complexe et si simple, qui veut dire à la fois : mon chagrin, ma misère, mes regrets, mon tourment et ma peine : Moia bie da !

George Sand. — Première rencontre. — Contrastes. — Voyage à Majorque. — Palma. — Valdemosa. — ; Maladie. — Retour à Paris.

« Le génie de Chopin est le plus profond et le plus plein de sentiment et d'émotion qui ait existé. Il a fait parler à un seul instrument la langue de l'infini, il a su souvent résumer, en dix lignes qu'un enfant pouvait jouer, des poèmes d'une élévation immense, des drames d'une énergie sans égale. Il n'a jamais eu besoin de grands moyens matériels pour donner le mot de son génie. Il ne lui a fallu ni saxophone,

ni ophicléide pour remplir l'âme de terreur, ni orgues d'église, ni voix humaines pour la remplir de foi et d'enthousiasme. Il n'a pas été connu, et il ne l'est pas encore de la foule.

» Il faut de grands progrès dans le goût et l'intelligence de l'art pour que ses œuvres deviennent populaires. Un jour viendra où l'on orchestrera sa musique sans rien changer à sa partition de piano, et où tout le monde saura que ce génie, aussi vaste, aussi complet, aussi savant que celui des plus grands maîtres qu'il s'était assimilés, a gardé une individualité encore plus exquise que celle de Sébastien Bach, encore plus puissante que celle de Beethoven, encore plus dramatique que celle de Weber. Il est tous les trois ensemble, et il est encore lui-même, c'est-à-dire plus délicat dans le goût, plus austère dans le grand, plus déchirant dans la douleur. Mozart seul lui est supérieur, parce que Mozart a en

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