‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 85 sur 122 · VOYAGE A LONDRES · texte numérisé non relu

VOYAGE A LONDRES

ments étranges agitaient sa nature nerveuse. Il rêvait tout éveillé. Il rêvait qu'il marchait à un abîme qui l'attirait et l'effrayait en même temps. Cependant il chercha à réagir ; il voulut se distraire par des voyages et traversa la Manche, en compagnie d'un de ses amis. Les brouillards de Londres étaient peu faits pour dissiper sa tristesse ; l'agitation électorale qui y régnait au moment de l'avènement au trône de la reine Victoria, le fatigua bien plus qu'elle ne l'étonna. Il visita ce que tout étranger visite à Londres, et, en plus, la célèbre fabrique de pianos de Broadwood. Il y joua... mais il ferma sa porte aux visites de ses confrères : Mendelssohn était là pourtant, fort désireux de le voir, et de lui reprocher sans doute son manque de parole. L'hiver, en effet, s'était écoulé sans qu'on l'eût revu à Leipzig. Lui cependant emportait de si tristes souvenirs d'Allemagne, qu'il eût désiré maintenant mettre l'Océan entre

rAUemagne et lui. Il éprouvait une sorte de honte dé cette plaie intérieure dont il souffrait; il eût voulu s'enfoncer dans sa solitude, comme l'oiseau blessé à mort, dans son taillis. Il s'arrêta à Brighton et Arundel, puis revint à Paris, sans que la vue de la mer, de la Cité, des frais et verts pâturages, des beaux arbres allongeant leurs ombres sur des pelouses aussi douces et unies que le velours, ne l'eût arraché à ses pensées. Il reprit le train de son existence, gardant toujours la douleur cuisante du passé, à laquelle se joignait l'appréhension de quelque chose d'extraordinaire qu'il attendait avec un mélange de joie et de crainte, dans l'incertitude de ce que lui apporterait cet inconnu, entrant en maître dans sa vie. Serait-ce l'oubli, qui est aussi le renouveau du cœur, ou bien un surcroît de déchirements et de peines? Ainsi vint ce soir, cette heure pressentie d'où allait encore une fois dépendre sa destinée. Toute la journée, il

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