‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 87 sur 122 · IMPROVISATION · texte numérisé non relu

IMPROVISATION

cheval s'affaiblit dans l'espace et de nouveau il se rapproche du hameau. Cette fois, c'est à la porte de sa fiancée que s'arrête le lancier; et longtemps, longtemps, le silence de la nuit n'est plus troublé par aucun bruit. . . A l'aurore seulement, la route résonne sous les sabots du coursier; elle écoute, tout faiblit, tout s'efface... il ne reviendra plusl » Autour de l'artiste, on écoutait avec la même angoisse et la même émotion du cœur. Jamais son jeu n'avait paru plus expressif ni plus tendre. C'est qu'il contait là sa propre histoire. C'était lui, le pauvre soldat, qui s'en allait aux hasards et aux dangers des batailles, et qui jamais, jamais ne reverrait plus celle qu'il avait cru sa fiancée. Il semblait perdu dans sa vision ; il voyait les paysages connus, ces paysages frissonnants de verdure sous la fraîcheur du printemps , pleins de cris amoureux d'oiseaux entre les branches, y préparant leurs nids, pleins d'haleines parfumées, montant de l'herbe

humide et de l'écorce des arbres que gonfle la sève. Lui aspire cette odeur avec délices; c'est encore ce parfum de violettes qui le poursuit; c'est bien cette muette caresse des yeux de Marie, plus douce et plus tiède que celle du soleil printanier. Alors cette douleur, de se ressouvenir des temps heureux dans la tristesse, le rappelle à la réalité des choses ; ses mains espacent les derniers accords, il se relève et aperçoit devant lui deux yeux brûlants attachés sur les siens. Il ne se trompe pas, ce n'est point un rêve... c'est Marie W... qu'il aperçoit, qu'il effleure presque, dont il sent pour ainsi dire le souffle ; Marie, non pas telle qu'elle lui était apparue dans sa sveltesse et sa placidité de vierge, mais telle qu'il se serait plu à se la figurer, dans l'épanouissement de ses séductions et de sa beauté de femme. Ce sont les mêmes cheveux noirs, les mêmes yeux, le même ovale du visage, la même matité pâle des joues relevant l'incarnat des lèvres, tout, jusqu'à

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