RENCONTRE AVEC GEORGE SÀND
ce parfum jadis discret et fin, plus troublant et plus capiteux aujourd'hui ; comme si tout eût suivi cette même gradation, dans cette maturité et cette ardeur subite des grâces chastes de la jeune fille. Cette ressemblance fortuite, — car ce n'était qu'une ressemblance — nous explique un de ces revirements brusques du cœur que d'autres que moi ont attribuée l'oubli, et qui ne fut, au contraire, chez Chopin, que la puissance et la fidélité du souvenir... Avant d'aimer Aurore pour elle, avant de s'y attacher par toutes les fibres du cœur, par tous les liens de l'âme, par toute l'ardeur des désirs et toute la gra-
titude des joies et des jouissances accordées, il aima en elle l'image de Marie. Car, ai-je besoin de le dire au lecteur? c'était George Sand, l'auteur de Lélia, qui, venue là pendant l'improvisation du maître, dont elle avait entendu parler et qu'elle brûlait du désir de connaître, poussée par une intuition secrète, subjuguée au premier abord
par la beauté incomparable de ce jeu et la grâce poétique de ce visage, se sentait, elle aussi, entraînée vers lui par toutes les fibres de sa nature passionnée. Quand il eut fini, elle vint à lui, elle lui prit les mains, elle les serra dans ses mains souples et chaudes et ce fut là comme une prise de possession. Elle lui parla de son art, elle, cette artiste qui avait la divination du beau sous toutes ses formes en des termes qui le firent tressaillir. Il se voyait compris. Quelle plus grande jouissance pour une âme semblable à la sienne I Sa voix, un peu étouffée, n'avait pas le timbre frais et mélodieux de la voix de Marie, qu'il comparait jadis au son pur d'une clochette d'argent, mais des inflexions graves qui vous remuaient et vous troublaient.
Elle avait alors trente-quatre ans, c'està-dire six années de plus que lui. Sa beauté semblait un fruit attrayant et mûr; de toute sa personne se dégageaient cette plé-