RENCONTRE AVEC GEORGE SAND
nitude de vie et de grâce, la conscience de l'épanouissement de l'être dans ses aptitudes physiques, intellectuelles et morales. Le portrait qu'elle a tracé d'elle-même à cette époque ne répond pas au modèle. Il y a là trop de modestie ou un brin de cette coquetterie permise à toute femme, — si affranchie qu'elle en fût ou voulût être. « Je n'eus qu'un instant de fraîcheur et jamais de beauté. Mes traits étaient cependant assez bien faits, mais je ne songeai jamais à leur donner la moindre expression ; l'habitude contractée, presque dès le berceau, d'une rêverie dont il me serait impossible de me rendre compte à moi-même, me donna de bonne heure l'air bête...
Somme toute, avec des cheveux, des yeux, des dents et aucune difformité, je ne fus ni laide, ni belle dans ma jeunesse :
yeux noirs, cheveux hoirs, front ordinaire, teint pâle, nez bien fait, menton rond, bouche moyenne; taille : quatre pieds dix
pouces*...» Ce n'est là qu'un signalement de passeport; et Chopin en jugea bien ainsi. Quoi qu'on en ait dit de ses luttes et de ses premières résistances, la vérité est que, dès ce soir, il se sentit à elle. Un témoin, indiscret certes, m'a raconté qu'au moment de se séparer, et comme pour cimenter cette union de deux cœurs volant l'un vers l'autre, Lélia posa ses lèvres sur celles de l'artiste et que ce baiser eut la puissance d'un philtre enchanteur. Ceci est du roman : le narrateur est du nombre de ceux qui croient à l'influence néfaste qu'exerça George Sand sur la vie et sur le génie de Frédéric. Force m'est ici d'entrer dans le débat. Il est avéré que cette existence commune de huit années ne leur laissa à tous deux qu'un fond d'amertume dans l'âme. Il faut en accuser le contraste excessif de leurs natures, et non l'expliquer par des torts attribués, je le sais, avec plus de partialité que de justice à