LE PONT SAINT-ESPRIT
testent le triste pnssage des révolutions Immaines : la noble demeure des preux sert aujourd'hui de prison. \u\ brillants châtelains, aux douces et bonnes dames, aux cK'ganlcs damoiseUes ont succédé de nouveaux hôtes, de figures et d'habitudes bien différentes. Comme nous passions, il en arrivait huit ou dix, la chaîne au cou, conduits par la gendarmerie. Près du château est le collège, ancienne maison de Jésuites, qui jouissait d'une réputation méritée. Sur la rive opposée du fleuve s'élèvent les coteaux de YErmitage et de Côte-Rôtie, si connus par leurs vins. Au nom des amateurs, tout l'équipage leur envoya un rapide, mais gracieux salut.
Déjà Valence était devant nous. Jalouse de l'admiration des voyageurs, la jeune sœur de Vienne semble leur montrer avec orgueil sa caserne, autrefois l'ancien séminaire, son nouveau séminaire, son église Saint- Jean, sa redoutable citadelle, qui forment les points saillants du tableau dont elle-même fait partie. Puis si elle se prend à vous raconter son histoire, que de choses n'a-t-cUe pas à vous dire? Aux jours de mon enfance, fdlc chérie des Gaulois, je subis dans mon adolescence le sort de mes sœurs; je devins colonie romaine. Plus tard je baissai ma tète sous le sceptre tour à tour si lourd et si léger des puissants ducs de Bourgogne, des valeureux comtes de Provence et des chevaleresques seigneurs de Toulouse. En 1449, je fus offerte à Louis XI et devins une nouvelle perle à la couronne de France. J'ai vu huit fois de nombreux et saints évéques réunis en concile ; mais il est un souvenir qui ne s'effacera jamais de ma mémoire. Il y a un demi-siècle, j'ai vu arriver, prisonnier, le plus haut personnage de l'univers. C'était un vieillard de quatre-vingts ans, trois fois vénérable par son âge, par ses vertus et par sa dignité : il s'appelait Pie VI. Il me semble encore apercevoir au sommet de ma citadelle la majestueuse figure de ce pontife uniquement coupable du crime d'être pape. Je l'ai vu souffrir, et il m'a paru plus grand dans les fers que sur le trône. Je l'ai vu mourir, et sa mort fut douce comme un doux sommeil, majestueuse comme le soleil qui se couche au sein des flots. Vous qui passez, dites-moi quelle a été la fin de ses persécuteurs et qu'est devenue leur prédiction, suivant laquelle Pie VI devait être le dernier des papes et moi le sépulcre éternel de la papauté ?
Le Papin, qui s'était arrêté devant Valence pour déposer et prendre quelques passagers, avait recommencé sa course rapide. Voici à la rive opposée du Rhône, sur une cime élancée, un ancien donjon, véritable nid de vautours, dont les habitants ont dû plus d'une fois faire trembler les populations assises sur le versant de la montagne. En général toutes ces crêtes de l'Ardèche, soulevées par des volcans, nues, déchirées, irrégulières, hérissées de vieux castels, sont d'un aspect tout ensemble menaçant, triste et sauvage. Viviers, avec son beau séminaire et sa cathédrale qu'on prendi-ait pour un château fort, ne change rien à ce coup d'œ-il.
J'étais sur l'avant du bateau, les regards fixés vers la côte, lorsque j'entendis, près de moi, une voix émue qui criait : Voilà mon pays! voilà
mon pays! Je me retournai, et j'aperçus un jeune soldat qui montrait avec attendrissement une cime éloignée, couverte de neige. « Je le connais bien, disait-il, c'est le mont Ventous, département de Vaucluse. Je l'ai monté bien des fois avec M. le curé, lorsqu'il allait dire la messe dans la chapelle qui est là-haut. Ma mère est là !... et du revers de la main l'intéressant jeune homme essuyait une grosse larme. Tout à coup les voyageurs s'écrièrent : Le pont Saint-Esprit! et tous les regards, ceux du soldat exceptés, se portèrent vers le célèbre monument. Comme nous en étions à plus d'une demi-lieue, il nous fut permis de considérer à notre aise le Bourg-Saint-Andéol et les ruines bien consers'ées d'un temple gaulois, élevé, dit-on, à Mithras. La domination romaine avait sans doute introduit dans les Gaules ce culte oriental.
Cependant la machine laissait fuir sa vapeur, le bateau avait ralenti sa marche. Pourquoi ce relard? Il fallait attendre l'embarcation qui amenait le pilote chargé de nous faire traverser le pont Saint-Esprit. Sans une manœuvre particulière dont lui seul a l'habiludc, on court risque d'aller se briser contre les piles. Autrefois, avant de tenter le dangereux passage, nautonniers et voyageurs faisaient solennellement leur acte de contrition. Pour mon compte particulier, je suivis ce pieux exemple et m'abandonnai avec confiance à l'habileté du pilote et aux soins paternels de celui qui donne à l'homme l'intelligence : nous passâmes sinon sans peine, du moins sans accident. Grâces rendues à Dieu, nous admirâmes ce monument qui rappelle une des plus utiles institutions du moyen âge.
Le pont Saint-Esprit a 799 mètres de longueur, sur 3 mètres 850 centimètres de largeur. Composé de vingt-trois arches, il présente au centre de chaque pile un grand œil-de-bœuf destiné à faciliter le passage du fleuve dans les fortes crues.
L'opinion la plus accréditée en attribue la construction aux frères Pontifes, humbles moines, dont le nom et les services ignorés aujourd'hui méritent la reconnaissance éternelle des amis de la civilisation (i). Au douzième siècle, le beau j)ays de France n'était pas, comme aujourd'hui, percé de grandes roules parcourues nuit et jour par d'innombrables voitures : nos fleuves et nos rivières n'étaient pas couverts d'embarcations de toute espèce, ou sillonnés par de rapides bateaux à vapeur : les voyages étaient généralement diiïiciles et pou sûrs. La civilisation matérielle, résultat obligé des communications fréquentes entre les villes et les provinces, restait stationnaire; à la religion était réservée la gloire de l;i développer. La main infatigable des religieux de Saint-Dcnoît et de Cîtaux
(0 Le passngc suivant d'une bulle de Nicolas IV, dalcc do I4i8, semble dôcisit'cn laveur de celle opinion : Paslorqiie ipse, S[)iiilû.s sancli graliiljCl lidelium eleemosynis Irclus, ponlem in loco indicalohujusmodi inchoavil. — D'aulres allribuenl laconslruclion du ponl Sainl-Esprit aux habilaiils de Saint-Salurnin-du-Porl, aidés par les aumônes dos religieux de Cluiii cl excilés par l'exemple des frères Poiuil'es.