‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 9 sur 106 · ROANNE. — TARARE . — LYON · texte numérisé non relu

ROANNE. — TARARE . — LYON

qu'au bord du fleuve le guide oflîcieux. Le bateau était ouvert, nous descendîmes dans ce qu'on appelle le salon. A la lueur d'une lampe et à la chaleur d'un poêle vigoureusement chauffé par le machiniste, nous bivouaquâmes, étendus sur des canapés, jusqu'à six heures du matin.

Départ de Lyon. — Vienne.— Tombeau de Pilalo. — Tuiirnon. — Valence. — Viviers.

— PonlSaini-Esprit. — Frères l'oniilcs.— Mornas elle baron des Adrets.— Avignon.

— Aventures du soir.

Le pas des voyageurs qui arrivaient, le piétinement des chevaux qu'on enibanjuait, le bruit des tonneaux et des ballots qu'on roulait sur le pont, mirent bon ordre à notre envie de dormir. Dès l'aurore, nous avions salué la Reine de Fourvières et jeté un rapide coup d'œil sur les beaux quais de la seconde ville du royaume. Le temps ne nous en permit pas davantage; mais nous nous promîmes de nous dédommager au retour.

Bientôt le bateau l'ut envahi, et nous nous vîmes entourés, pressés, coudoyés par une foule compacte de passagers qui allaient, qui venaient, qui jasaient, qui se cherchaient dans tout ce pêle-mêle sans pouvoir se trouver ni s'entendre. On leva l'ancre, et le silence s'établit; l'inquiétude avait lié toutes les langues. Des quais le peuple ne cessait de crier ; « Vous ne passerez pas, l'eau est trop haute ; vous allez vous briser. » La sinistre prédiction ne se vérifia pas ; grâce à une habile manœuvre, nous franchîmes heureusement le pont de la Guillotière, et le rapide courant du fleuve, se joignant h la puissance de notre machine qui fonctionnait de toute la force de sa vapeur, nous emporta avec une telle rapidité, qu'avant huit heures nous étions en vue de Vienne.

Une épaisse fumée de charbon de terre s'étendait en lourds nuages audessus de la vieille cité dauphinoise et lui donnait la figure d'une matrone en habits de deuil. La cathédrale avec ses deux tours élancées, se dessinait à peine dans ce noir paysage, et les larges preportions du gothique monument semblaient se confondre avec la chaîne dentelée des montagnes grisâtres qui le dominent. Pour trouver, ce jour-là, quelque chose d'intéressant à la ville celtique, il fallut interroger son histoire. Quelle moisson de glorieux souvenirs!

Dans les fastes sanglants du l'Église, quatre diacres brillent d'un éclat incomparable : Etienne à Jérusalem, Laurent à Rome, Vincent en Espagne, Sanctus dans les Gaules. Philanthropes, inclinez-vous à leur nom. De ces hommes et de leurs pareils, vous tenez tout ce que vous avez, tout ce que vous êtes : vos lumières, vos institutions, vos mœurs, vos libertés sont autant de fruits de l'arbre chrétien dont leur sang féconda les racines. Natif de Vienne, compagnon de supplice de Pothin et de Blandine, Sanctus

désespéra ses juges, lassa ses bourreaux, et commanda un indéfinissable respect aux milliers de païens accourus à l'amphithéâtre de Lyon pour se repaître du spectacle de ses tortures. Que dirai-je de la lettre par laquelle les églises de Vienne et de Lyon racontent à leurs sœurs d'Orient les combats du héros ? Amateurs de l'antiquité, voulez-vous connaître un monument inimitable de cette simplicité sublime qui vous charme dans Hérodote ou dans Homère? Lisez cette lettre; elle commence ainsi : « Les serviteurs de Jésus-Christ qui demeurent à Vienne et à Lyon, villes de la Gaule celtique, à leurs frères d'Asie et de Phrygie, qui ont la même foi et qui espèrent au même Rédempteur, la paix, la grâce et la gloire par la miséricorde de Dieu le Père et l'entremise de Jésus-Christ notre Seigneur (i). «

Aux apôtres des lumières. Vienne commande aussi la reconnaissance. C'est là que, au mois d'avril de l'an 1311, se réunissait le quinzième concile général. Dix-huit fois l'Église a tenu ces grandes assises où se discutèrent les plus hauts intérêts de l'humanité , et dix-huit fois l'épouse du Dieu des lumières encouragea solennellement les progrès de la raison, soit en redressant ses écarts, soit en posant des règles sûres à son développement. A Vienne, je vois le pape Clément V, entouré du sacré collège et de trois cents évêques. Sur un trône moins élevé que celui du pontife, est assis Philippe le Bel accompagné de sa cour ; il siège non comme juge de la foi, mais comme évoque du dehors, pour appuyer de son autorité les décrets du concile : c'est Constantin à Nicéc, ou Marcien à Chalcédoine. Que va décider l'Église catholique réunie en plein moyen âge? Entre autres choses, elle décide, elle ordonne la création de chaires gratuites d'hébreu, d'arabe et de chaldéen, dans les universités de Rome, de Paris, d'Oxford, de Bologne et de Salamanque.

Non loin de Vienne, on salue le tombeau de Pilate, espèce de monument pyramidal qui, suivant la tradition, marque le lieu d'où le juge inique, poursuivi par le remords, se précipita dans le Rhône (2).

Bientôt les rives du fleuve se resserrent et s'élèvent en rocs abrupts ou en collines dénudées, et deviennent de plus en plus sévères. Pour nous, elles contrastaient désagréablement avec les bords enchantés de la Loire. Toutefois, si des montagnes volcaniques, nues et déchirées continuent de former sur la droite une digue monotone aux envahissements des eaux, en face de Serrières , les plaines du Dauphiné commencent ù s'ouvrir et reposent agréablement l'œil fatigué.

A dix heures et demie, on découvrit dans le lointain une masse noire qui semblait s'élever du milieu du Rhône. C'était le célèbre château de Tournon, bâti sur un roc dont la base plonge dans le fleuve. Les tourelles découronnées de l'antique manoir, et surtout sa destination présente, at-

(1) Euscb. Ilist. eccl. liv. v, an. 177.

(*) Eubcl). Cliioiiic. — Joseph, lib. xviu. '

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