I,E BARON DES ADRETS
avait défriché les lamlos et abattu les vastes forêts qui couvraient le sol. Grâce auK frères Pontifos ou faiseurs de ponts, les rivières purent être traversées sans péril. Cet ordre utile dut sa fondation h saint Bénézct dont j'aurai occasion de parler demain.
A partir du pont Saint-Esprit, les rives du Rhône s'élargissent tout à coup ; la vue s'étend h droite et à gauche sur les vastes campagnes de Vauclusc et du Gard. Le fleuve coule à pleins bords avec une rapidité toujours croissante : on dirait que le fils du Sainl-Golhard a hCite de porter à la Méditerranée le tribut de ses eaux.
Presque en face du pont Saint-Esprit, sur la rive gauche du fleuve, vous apercevez le village de Mornas et son pic ensanglanté. Si vous aviez passé par \h vers la fin du seizième siècle, vous auriez pu voir errer dans ces parages un homme de haute stature, au regard farouche, au nez recourbé, au visage décharné, marqué de taches de sang noir, qui joignait h la rapidité du vautour la férocité du tigre : c'était le Sylla du protestantisme, François de Bcaumont, baron des Adrets. Vous auriez pu le voir, après la prise de Mornas, se donnant le barbare plaisir de faire sauter, l'un après l'autre, les soldats et les officiers de la garnison catholique, soit du haut des rochers voisins, soit de la plate-forme des tours dans les fossés, où ses gens les recevaient sur leurs piques. Un de ces malheureux ayant pris deux fois son élan, et s'arrétant chaque fois au bord du précipice : Lâche, voilà deux fois que tu recules, lui cria des Adrets. — Et moi, je vous le donne en dix, répliqua le soldat. Tant de force d'âme, dans un pareil moment, plut au tyran et obtint la grâce du proscrit.
J'éprouvai je ne sais quel saisissement lorsque, détachant mes regards du théâtre de tant de crimes, je saluai la petite ville de Roquemaure, où l'on croit qu'Annibal, marchant sur l'Italie, passa le Rhône avec son armée.
A cinq heures, on signala dans le lointain les tours d'Avignon. L'ancienne capitale des Cavares, tour h tour colonie romaine, conquête des Bourguignons, des Sarrasins, des Francs commandés par Charles Martel, république au treizième siècle, vendue dans le quatorzième par Jeanne de Naples au pape Clément VI, devint à la révoUiiion de 93 partie intégrante du territoire français.
J'allais faire je ne sais quelle méditation sur cette perpétuelle mobilito des choses humaines, lorsque nous arrivâmes au port. Il était nuit; notre premier soin fut de trouver un gîte, mais la chose n'était pas facile. Les bateaux et les voitures qui marchaient ce jour-là pour la première fois depuis le débordement du Rhône, avaient inondé la ville de voyageurs. Nous frappâmes à bien des portes, et partout on nous répondit : Il n'y a plus de place. Nous étions menacés de coucher à la belle étoile, ni plus ni moins. Vu la gravité des circonstances, il fut décidé que notre petite caravane se partagerait immédiatement; que chacun de nous se mettrait en quête pour le compte de la communauté, et qu'une demi-heure aprè§
on se réunirait au point de départ. Nous voilà donc tous les trois à la recherche d'un hôtel, d'une auberge, de n'importe quel gîte. Au temps marqué pour le rendez-vous, nous apportâmes, Henri et moi, pour résultat zéro. Francis, attendu avec impatience, Francis, le dernier espoir de l'État, ne revint point. Hélas! il ne devait pas revenir. N'allez pas croire qu'il avait trahi son mandat; que content d'avoir fait ses affaires, il avait oublié celles du pays: non; seulement, comme beaucoup d'autres, il était allé trop loin et s'était égaré. Son absence, je dois l'avouer, compliiiuait singulièrement les affaires. De plaisante qu'elle avait pu paraître jusque-là, notre position devenait vraiment sérieuse : la nuit avançait; pas de connaissances, pas d'indications possibles à donner ou à demander pour nous mettre sur la trace de notre ami. Tout à coup une pensée nous vint, pensée lumineuse comme en ont toujours les gouvernements civilisés, lorsqu'il faut se tirer d'un mauvais pas ou se consoler d'un échec : Francis sera retourné au Papin. Cette fiche de consolation enfoncée bien avant dans notre âme, nous nous mîmes à travailler pour notre propre compte. Après de longues recherches, nous parvînmes à dénicher dans un sale carrefour, à l'extrémité d'un long et noir corridor, un soidisant hôtel, où tout était provençal pur sang; ce qui, pour les habitants du Nord et du Centre, se traduit littéralement en ces termes : Payer cher, souper par cœur et dormir éveillés. Il fallut en passer par là.
Dès les cinq heures du matin nous quittâmes l'hôtel, et par le chemin le plus court, nous nons rendîmes au bateau. Grande fut notre joie d'y trouver le membre égaré de notre petit État. 11 nous raconta qu'après avoir circulé longtemps, il avait perdu le chemin du rendez-vous ; qu'en désespoir de cause, il avait bien soupe et s'en était venu demander l'hospitalité au Papin. En ce moment le capitaine vint annoncer que le brouillard empêchait de lever l'ancre et que le départ serait retardé de quelques heures. Ce contre-temps nous permit de jeter un coup d'œil sur Avignon : nous commençâmes par le palais des Papes.
Cette masse imposante, assise sur un roc élevé qui domine le Rhône, est flanquée de quatre tours carrées d'une hauteur et d'une dimension gigantesques. Tandis que l'archéologue y contemple avec transport le génie savant, sérieux et sombre parfois du moyen âge, elle apparaît au chrétien comme une image de l'Église, qui, bâtie sur le rocher, voit couler le fleuve des siècles dont les vagues battent en vain ses fondements éternels. Une des tours est tristement célèbre dans nos fastes révolutionnaires. C'est dans la glacière qui est à la base, que le féroce Camille Jourdan, surnommé coupe-lcte, fit précipiter une multitude de victimes, coupables de noblesse, de richesses et de vertus. Pour reposer l'âme fatiguée d'un pareil souvenir, il ne faut rien moins que la gracieuse église de Notre-Danic-des-Dons, située dans le voisinage. Dans cet antique sanctuaire, si cher aux Avignonnais, la piété reconnaissante a prodigue, en l'honneur de l'auguste Vierge, les sculptures et les marbres précieux.