‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 102 sur 106 · UNE MAISON DES ANCIENS ROMAINS · texte numérisé non relu

UNE MAISON DES ANCIENS ROMAINS

cèdre, arbre qui croît en Mauritanie (i). La première qui parut h Rome appartint au modeste Cicéron; il l'acheta un million de sesterces, 204,583 fr. 53 c. Asinius Gnlliis on paya une onze cent mille sesterces, plus de 225,000 fr. A la mort du roi Juba, deux de pareil bois se vendirent, l'une douze cent mille sesterces, 245,500 fr., l'autre un peu moins. Il existait dans la famille des Céthogus un de ces cèdres héréditaires, qui avait coûté quatorze cent mille sesterces, plus de 300,000 fr. (2). Avec une pareille somme on aurait pu, je ne dis pas nourrir bien des pauvres, hélas! les Romains n'y pensaient guère, mais acquérir un vaste domaine. Les Triclinia communiquaient k deux corps de logis situés sur les côtés extérieurs de VAtrium : c'étaient h gauche la cuisine, avec les Carceres et les Equilia, remises et écuries; h droite la Plstrina, lieu où l'on faisait le pain, avec des logements d'esclaves.

Tout ce qui précède constituait la partie publique de la maison, accessible aux clients; venait ensuite la partie privée, où personne ne pouvait entrer sans invitation (3) On y pénétrait par deux corridors appelés Fauces, ménagés de chaque côté du Tablinum; ils conduisaient au Péristyle. Ce portique, plus long que large, et supporté par des colonnes, rappelait la forme de VAtrium; mais ici on déployait plus de magnificence et de recherche. Une statue s'élevait en avant de chaque colonne, et des caisses de marbre où l'on cultivait des fleurs, remplissaient les entrecolonnemeuts. Le centre du portique, au lieu d'être une cour comme dans VAtrium, était un parlerre où la vue se reposait en tout temps sur la verdure. Des eaux jaillissantes, des tables de marbre, des plafonds en marqueterie, ajoutaient encore à la beauté fabuleuses de ces demeures enchantées (4). A l'extrémité du péristyle étaient les appartements des femmes, appelés OEci (5). Inutile de dire que la pourpre, la soie, les pierres précieuses, ornaient, dans toutes leurs parties, ces boudoirs de la mollesse. Puis venait la Bibliothèque avec VEjcèdre, grande galerie pour la réception des savants; la Basique, salon du palais; les Bains; le Sphœristcrium ou jeu de paume; \q?> Alealoria, petites pièces destinées aux jeux paisibles; les Cubicula, chambres à coucher et à travailler, avec des lits de cèdre, de térébinthe, garnis de coussins de plume enveloppés dans des étoffes de soie, pour lire ou écrire, et d'autres pour dormir, garnis de couvertures en peaux de taupe (g) ; le Sacrarium, petit oratoire qui existait dans presque toutes les grandes maisons ; enfin le Solarium, superbe terrasse qui couvrait tout l'édifice et servait de promenoir (7).

(j) Plin., xiii, 13.

(*) Plin.,xiii,13, 16.

(3) Vilr., VI, 8.

(4) Vilr., VI, 8. — Id., id., 4, m, 1. — Cic. in Verr., i, 19. — Vitr., iv, 4. — Feslus, y. Plutei, etc.

(5) Vilr., VI, 5.

(6) Plin., VIII, 38. (7) Vilr., vi, 8. — Plin., 11, epist. 17.

Telles étaient à Rome les maisons des riches. Si brillante qu'elle soit, j'avoue que cette vision du passé ne séduit pas un instant; elle attriste et serre le cœur plutôt qu'elle ne le dilate, car elle montre l'homme, ce dieu déchu, cherchant uniquement son bonheur dans le bien-ctre matériel; et pour se le procurer ne reculant devant aucune iniquité, pas même devant le meurtre et l'esclavage de plusieurs millions de ses semblables. Aussi, comme notre âme fut à l'aise lorsque, rentrant dans le présent, nous nous trouvâmes au monastère de Saint-André, voisin des lieux occupés jadis par la maison de Mamurra.

Cet antique asile de la science et de la vertu rappelle un des plus glorieux noms consignés dans l'histoire. Saint Grégoire le Grand apparaît ici environné de la triple auréole du génie, de l'éloquence et de la sainteté. Descendant de l'ancienne famille Anicia, Grégoire, devenu diacre de l'Église romaine, changea la maison de ses aïeux, située sur le CUviis Scauri, en un monastère dont il fut lui-même abbé (i). C'est lui qui, traversant un jour le Forum, s'écria à la vue de superbes esclaves exposés en vente : « Quel dommage que ces belles créatures soient les esclaves du démon! » Dès ce moment la conversion de l'Angleterre est résolue dans sa pensée, et Augustin, abbé du monastère de Saint-André, deviendra bientôt le missionnaire du pai)e Grégoire. Enfants d'Albion, visiteurs assidus de la ville éternelle, ne manquez pas de faire un pèlerinage en ce lieu : vous y verrez le berceau de votre foi et l'origine de ces longs siècles de gloire et de prospérité morale qui méritèrent à votre patrie d'être appelée l'Ile des Saints. Dans ce monastère vécurent saint Augustin, apôtre de la Grande- Bretagne; saint Laurent, archevêque de Cantorbéry ; saint McUite, évêque de Londres et ensuite primat d'Angleterre ; saint Pierre, abbé de Cantorbéry, ainsi que plusieurs autres fondateurs de la civilisation britannique. Et vous qui portez si dignement le nom de Grégoire, pontife trois fois vénérable par vos cheveux blancs, par votre science profonde et par votre fermeté apostolique, pourrais-jc oublier que c'est dans l'ombre de ce pieux asile que la Providence vint vous chercher pour vous conduire, aux applaudissements du monde chrétien, sur le trône de saint Pierre?

Dans ces lieux où Mamurra, le chevalier parvenu, dormait sur des lits de duvet de cygne, nous vîmes la pierre nue qui servait de couche à Grégoire, le fils des sénateurs. Non loin de là s'élèvent la chaire d'où l'éloquent Pontife prononçait ses homélies, et son autel privilégié pour les défunts. Près de l'église brille le petit sanctuaire appelé Trielinium paupcrum, dans lequel le saint Pontife donnait lui-même chaque jour à manger h douze pauvres : la table de marbre sur laquelle il les servait existe encore. La mui'aille est ornée d'une jolie fresque rappelant le miracle de Notre-Seigncur, assis un jour parmi les douze pauvres et apparaissant au charitable Pontife. La chapelle voisine est dédiée à sainte Sylvie, mère de

(i) s. Grcg., lil). vil, cp. 13.

COLTENT DES PASSIOSNISTES. 284

saint Grégoire. Le plus bel ornemenl de cet oratoire est une inscription contenant la donation d'un grand nombre de plants d'oliviers, faite par le saint pape, pour fournir l'huile à brider devant la Confession de Saint- Pierre. Veut-on savoir maintenant de quelle manière vivait ce fils d'illustre maison, ce religieux si prodigue envers les autres? Une antique inscription, placée autrefois dans l'église de Saint-Saba, sur le mont Avenlin, va nous l'apprendre : « Ici était l'habitation de sainte Sylvie, mère de saint Grégoire le Grand, d'où elle envoyait chaque jour à son fils, au monastère de Saint-André, une petite écuelic do lentilles pour sa nourriture ; una scodeUa di lentkchie (i). »

Partant de la place qui est devant Saint-Grégoire, nous montâmes vers l'église des Sainls-Jean-et-Paul. Le premier objet qui frappe les regards est une haute tour dont la base, en gros blocs de travertin, accuse certainement une très-ancienne construction romaine. On croit que ces restes appartiennent h. la Curia Hostilia, palais bâti en ce lieu par TuUus Hostilius, après y avoiu transporté le camp des Albanais. Cette tour est aujourd'hui le clocher du couvent des Passionnistes. Religieux admirables de sainteté et de zèle, soyez remerciés de l'accueil fraternel que vous faites aux pèlerins. Les Passionnistes portent la soutane noire avec la couronne d'épines, brodée en blanc, sur le cœur. Aux œuvres ordinaires du jsaint ministère ils joignent l'apostolat dans les pays étrangers, et de leur couvent sont partis les nouveaux apôtres de l'Angleterre. Ainsi, grâce sans doute aux prières de saint Grégoire, c'est du mont Cœlius que descend aujourd'hui sur la Grande-Bretagne la lumière qui doit la tirer de la nuit de l'erreur, comme autrefois cette même lumière en descendit pour la tirer des ténèbres de la barbarie.

Précédés d'un frère qui tenait une torche à la main, nous pénétrâmes dans de vastes cavernes servant, dit-on, de vivarium aux animaux réservés pour l'ampithéâtre. Une large citerne d'eau limpide abreuvait ces armées du désert, dont la nourriture descendait par des soupiraux pratiqués à la voûte; tandis que des galeries souterraines, creusées dans les flancs de la montagne, les conduisaient aux Carceres dn Colisée. Tout au fond de ces sombres demeures est une nappe d'eau, vaste, profonde; c'était, suivant la tradition, un des réservoirs qui fournissaient les eaux nécessaires aux naumachies de l'amphithéâtre. Au-dessus de ces grottes formidables se trouvaient les prisons destinées aux chrétiens et aux malfaiteurs dont la mort devait amuser le peuple. Ce qu'on éprouve en voyant tout cela, à la lueur vacillante d'une torche, je n'entreprendrai pas de le dire ; je répéterai seulement que la foi devient plus vive et qu'on croit sans peine à toutes les atrocités de l'histoire.

Mais d'où vient, au couvent et à l'église des Passionnistes, le nom des Saints-Jeun-et-Paul? Au iv^ siècle, deux illustres Romains avaient ici leur

(i)Mazzol. t. VI, p. 267.

habitation. Officiers dans les armées de Julien l'Apostat, ils furent sollicités par ce prince de retourner au culte des idoles. Soldats de Jésus- Christ avant de l'être de César, les deux frères, se rappelant les glorieux exemples de la légion Thébaine, répondirent que leurs grades et leur vie étaient à l'empereur, mais que leur ûme et leur foi appartenaient à Dieu. Désespérant de les vaincre, l'indigne rejeton de Constantin les fit égorger secrètement dans leur maison. En entrant dans l'église dédiée en leur honneur, on voit, à droite, une large table de marbre blanc, entourée d'une grille : elle marque le lieu même de leur supplice. Comme tous les pèlerins catholiques, vous vous prosternerez de grand cœur sur ce théâtre d'un immortel triomphe, où vous lirez comme nous l'inscription suivante :

LOCUS MARTÏRII SS. JOANNIS ET PAULI IN iEDIBUS PROPRIIS.

« Lieu du martyre des saints Jean et Paul, dans leur propre maison. » Puis, avançant de quelques pas, vous déposerez vos vœux et vos hommages devant la magnifique urne de porphyre placée sous le maître autel, et qui renferme les corps des deux héros chrétiens. Près des Passionnistes se trouve la villa Mattei, une des plus belles clelizie de Rome. Ses antiquités de tout genre méritent l'attention du voyageur, qui peut se flatter d'être parfaitement accueilli.

Continuant notre marche vers Saint-Jean-de-Latran, nous arrivûmes à la partie du Cœlius occupée jadis par les logements des soldats étrangers, Castra peregruia. Plusieurs inscriptions, trouvées en ce lieu, fixent les érudits sur l'emplacement de ces casernes fameuses dans rhistoirc. Je n'en rapporterai que deux, dont la seconde légèrement tronquée se conserve au Musée du Collège romain.

COCCEIVS

PATRVINVS

PRING.

PEREGRI

NOR\Tyi.

« Cocceius Palruinus, commandant des soldats étrangers. »

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