‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 12 sur 106 · AVIGNON · texte numérisé non relu

AVIGNON

La sacristie offre aux amaleurs de l'art le tombeau gothique de Jean XXII, pontife si connu par sa dévotion envers Marie ; mais rien ne rappelle les deux célèbres conciles dont l'hisloire remplit de si larges colonnes dans l'histoire religieuse et politique du moyen Age. Dans le premier, tenu en 1209, fut solennellement déposé l'empereur Otlion IV; le second, célébré en 13-27, frappa d'excommunication l'antipape Pierre de Corbara. Grâce à l'obligeance des excellentes rebgieuses de Saint-Joseph, il nous fut permis d'admirer à l'hôpital le fameux christ en ivoire, le plus grand et peut-être le plus beau qu'on connaisse.

Regagnant le quai du Rhône, nous fûmes bientôt sur le pont de Saint- Bénézel, où nous appelait une merveilleuse légende. Un jour, je ne sais plus lequel, de l'an 1176, on vit descendre des montagnes où il gardait les moutons de sa mère, un petit berger âgé de douze ans. Touché des dangers qu'il avait vu courir aux pauvres voyageurs en passant le Rhône, il venait ù Avignon, se disant inspiré de Dieu, pour bâtir un pont sur ce fleuve. Il entre dans l'église et fait part de sa mission à l'évèque; on le traite de visionnaire, eu l'exhortant à retourner à la garde de son troupeau. Aux railleries succèdent les menaces , mais rien ne l'ébranlé : il propose une épreuve, elle est accordée. A la vue de toute la ville, le jeune enfant place sur ses épaules une pierre énorme que trente hommes essayent vainement de soulever. Du mépris on passe à l'admiration, et le pont est décidé, au milieu d'applaudissements unanimes. Chacun contribua de son argent et de son travail à la construction du monument dont Bénézet eut la direction. Commencé en 1177, le pont ne fut achevé qu'en 1192. Sa solidité, ses dix-huit arches, ses treize cent quarante pieds de longueur, le placèrent à juste titre parmi les merveilles du moyen âge, d'ailleurs si puissant et si merveilleux en monuments d'architecture. Avant d'avoir mis la dernière main à son œuvre, mais après en avoir aplani toutes les difficultés, Bénézet mourut, aussi respecté pour ses vertus que célèbre par ses miracles. Pénétrée de vénération et de reconnaissance, la ville fit bâtir sur la treizième pile qui subsiste encore une élégante chapelle, où furent déposées les reliques du saint. En 16G9, une grande partie du pont étant tombée, on les transporta solennellement dans l'église des Célestins.

Les différents quartiers de la ville que nous parcourûmes ensuite, ne nous offrirent rien qu'on ne trouve dans les autres cités; nous vîmes sans peine le brouillard se fondre et hâter le moment du départ. Après vingt minutes de manœuvres difficiles et même périlleuses, on réussit à passer entre les arches étroites du pont de bateaux. Le Papin glissait rapidement sur les belles eaux du Rhône, qui, semblables à un vaste miroir, réfléchissaient, en nous les renvoyant, les premiers rayons du soleil provençal. Bientôt se déroula devant nous l'immense plaine où se tient la foire de Beaucaire ; au-dessus s'élançait le formidable donjon qui domine la ville; enfin Beaucaire nous montra sa jeune et mobile figure avec le

pont superbe qui l'unit à sa sœur aînée, l'antique cité de Tarascon.

Sur la berge du port attendait une nuée d'hommes étrangers. Si leur veste de velours marron, leur grand chapeau de feutre gris, dont le bord postérieur descendait jusqu'au milieu du dos, leur ceinture bariolée, leur large pantalon de couleur incertaine, ne nous avaient prouvé que nous étions en pays civilisé, les gestes animés, les visages basanés, le langage incompris de ces personnages de toute taille, nous auraient fait croire que nous allions aborder à quelque plage africaine et tomber entre les mains d'une horde de Kabyles. Dans le fait nous allions avoir afTaire à des Arabes, et qui pis est à des Arabes patentés, les portefaix de Beaucaire. A peine sommes-nous à portée qu'ils s'élancent sur le bateau et se précipitent sur nos bagages : bon gré, mal gré, il faut subir leurs services, ils ont le monopole du déchargement. Nos effets, qui ne faisaient pas la charge de deux, ils se mctteut quatre pour les enlever, et nous les suivons à l'hôtel, éloigné de quelques pas du rivage. Un voyageur crut se montrer généreux en offrant cinquante centimes à son portefaix pour le transport do sa mince valise; celui-ci refuse en disant qu'on lui doit le double; le voyageur tient bon, et le portefaix s'éloigne en murmurant. Pendant le déjeuner nous le vîmes revenir accompagné d'un prud'homme; il montrait un arrêté du maire, qui taxe les voyageurs et leur impose l'obligation de payer un franc, quels que soient le volume de la malle et la distance parcourue. Peu empressé de faire une connaissance plus intime avec cet excellent administrateur, le voyageur s'exécuta de bonne grâce; mais M. le maire peut être certain que s'il est le bien-aimé des portefaix, il n'est pas toujours l'objet des bénédictions des étrangers. Dieu vous garde des portefaix de Beaucaire !

Le déjeuner fini, nous traversâmes le pont moderne qui conduit à Tarascon. L'ancienne église de Sainte-Marthe , si remarquable par son architecture, attira d'abord nos regards; malheureusement la dernière crue du Rhône avait inondé la crypte, ce qui nous empêcha de voir à notre aise le tombeau de la sainte hôtesse du fils de Dieu; nous fûmes dédommagés par le récit du miraculeux apostolat de sainte Marthe. Voici ce que racontait le cicérone :

« Arrivée dans le pays, disait-il, la sainte le trouva plongé dans l'idolâtrie ; mais bientôt la Providence lui ménagea l'occasion de prouver la vérité du christianisme. Un monïftre horrible, que nous appelons Tarasque, exerçait ses ravages et portait la consternation dans toute la contrée. Plusieurs fois les habitants s'étaient réunis pour lui donner la chasse, mais le monstre avait dévoré les plus courageux et échappé à toutes les attaques. Personne n'osait plus sortir; c'est alors qu'on eut recours h la sainte élrangùrc, en la suppliant de délivrer le pays du lléau qui le désolait. La sainte, s'étant recommandée à Dieu, s'arme d'une petite croix et d'un cordon, et demande où est le monstre. On la conduit à l'entrée du bois appelé Ncriuc, où l'cnVoyable animal avait coutume de se tenir quand

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