NÎMES
Charles I. Bienlôt le spectacle du régicide, immortalisé sur la toile, fit place à un souvenir non moins alTreux, grnvé sur la pierre. Dans le voisinage de la Maison-Carrée s'élève ramphithcàlre où l'on versa des flots de sang humain pour l'amusement du peuple-roi. Mieux que tout ce que nous avons entrevu, les arènes de Nîmes attestent, par leur conservation parfaite et par leurs proportions colossales, la cruauté et la puissance romaines. Quand vous êtes là au milieu de cette vaste enceinte de murailles dix-sept fois séculaires, pour peu que vous imposiez silence à vos préoccupations du moment, quelle foule de souvenirs et d'images vous assiègent! Autour de vous, depuis le podium jusqu'à la galerie supérieure, il semble voir assis sur les gradins étages ces trente mille spectateurs avides de sang; entendre leurs applaudissements prolongés à la chute de chaque victime, les cris déchirants des blessés, le râle des mourants, les hurlements des lions et des tigres, le cliquetis des épées, ou le cor des gladiateurs introduisant dans l'arène un esclave malheureux, un chrétien peut-être, ou quelque nouvelle bête dont la taille et la fureur extraordinaires vont donner un instant de joie convulsive à ce peuple blasé; et votre cœur se serre, et la nuit suivante des songes aifreux troubleraient votre sommeil, si un sentiment de reconnaissance pour le Dieu qui a délivré le monde de tant de barbarie ne venait dominer tous les autres.
L'ordre de nos courses nous fit passer des arènes à la prison centrale tenue par les frères de la Doctrine chrétienne : ce rapprochement nous plut beaucoup. Voir tout à coup en présence le paganisme et le christianisme dans leur esprit et dans leurs œuvres, quel meilleur moyen de les apprécier et d'arriver, sans un grand effort de logique, aux conclusions suivantes! Sous l'empire du paganisme, mépris profond de l'humanité; sous le règne du christianisme, respect religieux, môme pour le -coupable; aux arènes, égoïsme et cruauté; à la prison, dévouement et charité; là, meurtre de l'innocent par le coupable ; ici, soulagement du criminel par l'innocent; là, des cris de joie au spectacle de la douleur; ici, larmes de compassion à la vue de la souffrance; là, le faible, le petit, le prisonnier, chargé de fers el immolé par le fort et le puissant; ici, le fort et le puissant devenu le serviteur du petit et du pauvre; là des gladiateurs, ici des frères. Quant à la raison de ce phénomène moral, toujours subsistant, voulez-vous la connaître? Levez les yeux : aux arènes, Jupiter et Vénus, l'aigle et les faisceaux; à la prison, Jésus et Marie, la colombe el la croix : Tout est là!...
mois r.OME. T. I.
Arles. — Saint-Trophime. — Les Cloîtres. — Saint-Césaire. — Le Théâtre. — L'Amphithéâtre. — Les Conciles. — Saint-Genès.
De retour à Beaucaire, il fallut en totite hâte gagner le port vers lequel se précipitait la foule des voyageurs. La cloche du Papin avait sonné, et sa cheminée lançait au loin une large colonne de fumée blanche, signe d'un prochain départ. A huit heures nous étions en pleine eau; le ciel était superbe et le Rhône tranquille, en sorte qu'à dix heures nous abordions à Arles, après avoir franchi une distance de six lieues. Les circonstances nous forcèrent à séjourner dans cette ville jusqu'au lendemain, et je m'en applaudis.
Le philosophe qui, sans sortir de France, voudrait faire un cours complet de méditations sur les révolutions des choses humaines, ne pourrait mieux faire que de fixer son séjour dans l'antique cité arlésienne. Les Grecs, les Romains, les Bourguignons, les Goths, les Sarrasins, les Francs, que sais-je? vingt peuples divers ont totir à tour remué de leurs mains et détrempé de leur sang ce sol couvert encore aujourd'hui des monuments de leur puissance. Autrefois, temples, édifices, palais, forum, amphithéâtres, citadelles, ces monuments sont devenus ce que deviennent à la longue tous les ouvrages de l'homme, des ruines : pour cela même, ils n'en sont, ce me semble, que plus éloquents. Ajoutez que le peuple, gardien de ce grand tombeau, est un peuple à part. L'Arlésien ditîère de costume, de langage, de mœurs, avec les populations voisines; on dirait qu'il se souvient de sa gloire passée et qu'il veut rester soi.
Cependant, parmi tous ces pouvoirs brisés, il en est un qui survit, et (jui a su imprimer là, comme ailleurs, un cachet d'immortalité à ses hommes et à ses monuments : c'est le christianisme. Après tant de siècles, Arles conserve un religieux souvenir de Trophime, de Césaire, de Genès. Le premier était un pauvre disciple d'un faiseur de tentes appelé Paul, qui, de la prison où il était enchaîné dans la grande Rome, bravait la puissance de Néron, ébranlait sur leurs autels les dieux du Capitole et envoyait des disciples à la conquête du monde. Arles échut à Trophime; et le jeune apôtre, secondant merveilleusement les desseins de son maître, réussit à courber sous l'empire de la croix une partie de la Gaule méridionale (i).
Logés dans un hôtel, bâti peut-être sur la basilique du forum, ainsi que semblent l'indi(|ucr deux colonnes antiques placées à la façade, nous n'étions qu'à deux pas de la belle église de Saint-Trophime : elle reçut
(' ) Mainatlii, Oiigin. et antiquil, dirsiian., t. u, lib. 2, p. 21J8.