ARLES
notre première visite. Le portail, du plus pur gothique, nous aurait retenus longtemps si nous n'eussions été avides d'étudier les célèbres cloîtres renfermés dans l'ancienne maison des chanoines réguliers. Ces cloîtres en marbre sont d'un travail exquis. Le fouillé des gorges, la pureté des trèfles, la découpure des ogives, ne laissent rien à désirer: les colonncttes qui supportent les arcades aft'ectent les formes les plus gracieuses et sont tour à tour enlacées de feuillages ou couvertes de sculptures sacrées. Parmi tant de richesses, on admire l'Adoration des Mages et la Fuite en Egypte.
Rentrés à l'église, nous vénérâmes les reliques de l'apôtre d'Arles, déposées dans un magnifique autel. Le glorieux disciple de saint Paul commence la longue chaîne des pontifes artésiens dont un des plus brillants anneaux fut l'illustre Césaire. Admirateur de saint Augustin, et comme lui le fléau du pélagianisme, il devint aussi l'émule de son héroïque charité. En 307, à la suite d'un siège opiniâtre, Arles fut tellement inondé de prisonniers, qu'on en remplit les églises. Césaire, attendri sur le sort de ces malheureux qui manquaient des choses les plus nécessaires, épuisa pour les soulager, non pas son patrimoine, il était depuis longtemps la propriété des pauvres, mais le trésor de sa cathédrale. Il fait fondre les ornements d'argent qui étaient aux grilles et aux piliers, ainsi que les encensoirs, les calices et les patènes; tout cela est vendu et le prix employé aux besoins des captifs. Aux yeux du saint homme, ce dépouillement héroïque était une chose toute simple : « Notre Seigneur, disait-il, n'avait » que des vases de terre pour faire la dernière cène ; n'ayons point de » scrupule de donner ces vases précieux pour la rançon de ceux qu'il a » rachetés de sa propre vie. «
Au sortir de l'église où ces bonnes et suaves pensées dilatent le cœur, il est facile de passer dans une atmosphère bien différente. Vingt pas sont à peine franchis, que le paganisme grec et romain se dresse devant vous au milieu de ses ruines, comme un spectre souillé de sang et de débauche. Voici le théâtre, avec plusieurs colonnes de marbre encore debout; son avant-scène et son hémicycle bien marqués; puis l'amphithéâtre, plus grand, mais moins intact que celui de Nîmes, à l'exception du podium; enfin les Champs-Elysées, dont les sarcophages vides rappellent tristement que l'homme ne peut même pas se promettre l'immortalité de la tombe. Aux confins de cette plaine désolée, s'élève, entourée d'arbres verts, la superbe église de la Majore, l'orgueil et l'amour des Arlésiens : on dirait un Paris au milieu du désert.
Parmi les grands souvenirs religieux que rappelle l'antique métropole de la Gaule Narbonnaise, il faut placer celui des quatre conciles dont elle fut témoin. Le premier, tenu en 344, remonte aux premiers jours de la paix donnée à l'Église, et prouve combien cette divine société était sûre d'elle-même, pour convoquer ses chefs en assemblée solennelle aux mêmes lieux où fumait encore le sang de ses martyrs. A quelques pas de
la ville, sur les bords du Rhône, nous vîmes le lieu où saint Genès avait souffert le martyre peu d'années avant la tenue du célèbre coneile. Maximien Hercule vient à Arles, et son premier soin est de faire promulguer le sanglant édit de persécution affiché naguère sur les murs de Nicomédie et barbaremcnt exécuté dans toute l'étendue de l'empire. Genès, greffier public, est appelé pour le transcrire. Il refuse, et cherche son salut dans la fuite. Atteint par les bourreaux, il meurt; mais il a vaincu, sa main n'a pas écrit, et quinze siècles de gloire sont la récompense commencée de son noble courage.
La Mer. — Noire Dame-de-la Garde. — Lazare. — Marseille. — Le Port. — L'Hôtel
d'Orient.
A cinq heures du matin, je me rendis à l'église de Saint-Trophime pour y célébrer la messe. Le sang divin avait k peine coulé sur l'autel du martyr, qu'il nous fallut courir au rivage et prendre place sur un bâtiment marchand, parmi les tonneaux, les ballots et les piles de cordages goudronnés. C'était, ce jour-là, le Deux-Yapcurs qui descendait à Marseille. A six heures on leva l'ancre ; le froid était vif et l'atmosphère, imprégnée d'humidité, distillait une pluie fine qui nous pénétrait jusqu'aux os. Du reste, ni salon, ni cabine pour se mettre à l'abri. Quels agréments espérer d'un voyage commencé sous de pareils auspices? Nos craintes cependant n'étaient pas fondées; l'épais brouillard se fondit rapidement, le ciel se montra bientôt dans toute sa pureté, et la journée devint magnifique. Vers neuf heures, nous entrâmes en mer, et pendant quelque temps on perdit la côte de vue. Quand pour la première fois l'immensité se montre à vos regards, elle produit dans l'âme je ne sais quel saisissement dont il est difficile de cai\aclériser la nature. Fût-il le plus grand des monarques, l'homme se voit réduit aux pi^oporlions d'un atome imperceptible, perdu dans l'infini; le firmament au-dessus de sa tête, la mer sous ses pieds, abîmes également insondables, qui lui font vivement sentir et son propre néant et toute la grandeur de Dieu. Pour ajouter encore par le contraste à la solennité de la scène, une compagnie d'hirondelles de mer suivait le bâtiment qui fendait la plaine li(iuide avec vitesse et majesté. Ces oiseaux pêcheurs, de la taille de nos perdrix, sont d'un blanc de neige qui tranche bien sur l'azur des flots ; d'ailleurs rien de plus gracieux que leur vol. Tour à tour lent ou rapide, oblique ou vertical, il trace dans les airs une foule de labyrinthes dont les savants contours occupent agréablement la vue cl rompent la monotonie du voyage.
Cependant le roulis commençait k se faire sentir : le navire ressemblait à une balançoire agitée et produisait la même sensation. Les têtes ne
LA MER. iio
tardèrcnl pas à s'alounlii' et les conirs à se soulever : c'était le quart d'heure de Rabelais. Nous fîmes bonne contenance, tantôt nous promenant à grands pas dans l'espace libre du pont, tantôt restant debout près de la cheminée, au centre du bâtiment où le mouvement est moins sensible. Grâce à ces précautions, mes jeunes amis et moi nous en filmes quittes pour la peur. Moins heureuses étaient une dame allemande et sa petite fdle. Les infortunées ! nous les vhnes peu à peu pâlir, haleter, et onlîn éprouver pendant plus d'une heure, en présence de tout l'équipage, les accidents connus du mal de mer. Voyageuses pour l'Afrique, quelle aura été leur longue traversée de Toulon à GigcUy?
Vers dix heures, on distingua dans le lointain, h travers une espèce de nuage diaphane, les montagnes arides qui entourent la baie de Marseille. A droite s'élevait le château d'If, près duquel les navires qui viennent du Levant accomplissent leur quarantaine. Du même côté, mais sur le continent, apparaissait à la cime d'un mont élancé, Notre-Dame-de-la-Garde, chapelle célèbre, dédiée à l'Étoile de la mer, gardienne des matelots. Comment ne pas la saluer avec amour et reconnaissance? A l'exemple de tant d'autres, nos cœurs attendris trouvèrent pour elle une parole filiale; car qui dira les vœux et les prières que les siècles passés ont vu offrir à Marie, dans ce religieux sanctuaire, par les mères, les sœurs, les épouses, les enfants des nautonniers? Aujourd'hui encore, Notre-Dame-de-la-Garde est pour les Marseillais un pèlerinage pieux, auquel on monte par une jolie promenade, ombragée d'arbres verts, chose rare dans le beau pays de Provence.
Déjà nous étions dans les eaux de la commerçante cité. Or, parmi les innombrables embarcations qui les avaient sillonnées, depuis deux ou trois mille ans; parmi tous les équipages si différents de religion, de mœurs, de costumes, de richesses, d'intérêts, descendus sur ces rivages célèbres, un petit bâtiment sans agrès, monté par un pauvre équipage, abordant péniblement, il y a dix-huit siècles, au port de la cité phocéenne, eut seul le privilège de fixer nos souvenirs. Quel était ce bâtiment? d'où venait-il? Quels passagers apportait-il sur ces bords? Écoutez l'histoire : Lazare ressuscité aux portes mêmes de Jérusalem, par le Sauveur, peu de temps avant sa passion, devint pour les Juifs un témoin tellement importun de la divinité de son libérateur, qu'ils résolurent de le mettre à mort. La Providence fit échouer leur projet. Après l'ascension de l'Homme- Dieu, Lazare devint un des plus éloquents prédicateurs de sa doctrine, et la haine du peuple déicide se réveilla plus implacable que jamais. Le miraculeux Ajjôtre, ses sœurs et quelques-uns de leurs amis, furent jetés en prison, jugés et condamnés. Pour anéantir jusqu'à la mémoire de leur nom, le sanhédrin inventa un supplice plusieurs fois répété dans l'histoire des martyrs ; on les conduisit au rivage de la mer, et on les exposa à la merci des flots, sur une embarcation à demi brisée, sans provisions, sans voile, sans mut et sans gouvernail. Mais celui pour l'amour duquel Us
souffraient, qui nourrit les petits des corbeaux, ot qui commande en maître aux vents et aux tempêtes, se chargea d'être tout à la fois le nourricier de l'équipage et le pilote du bâtiment. Sous sa paternelle conduite, la colonie de martyrs aborda heureusement aux côtes de Provence, et descendit à Marseille, dont Lazare fut en même temps le premier apôtre et le premier évêque (i).
Onze heures venaient de sonner, lorsque nous franchîmes l'étroite entrée du port, ayant, à droite, le fort Sainl-ISicolas, à gauche, le fort Saint-Jean avec l'esplanade de la Tourelle et le Lazaret ; mais on ne jouit de la vue du port, enfermé dans l'intérieur de la ville, qu'après y être entré. 11 nous apparut littéralement comme une vaste forêt dont les mâts et les cordages des navires formaient les arbres et les branches. On y comptait, le jour de notre arrivée, dix-huit cents vaisseaux de toutes les nations. Entre ces masses immobiles, glissent rapidement et en tous sens de légères embarcations, garnies de banquettes élégantes, couvertes de baldaquins aux couleurs variées et montées par des curieux, ou par les marins de la place, qui se disputent à grands cris l'honneur de vous prendre à leur bord. Nous n'eûmes que l'embarras du choix ; je dis mal, on ne nous laissa pas la liberté de choisir. Quatre ou cinq fiacres d'eau, aux bras nerveux, au teint basané, nous enlevèrent de vive force et nous placèrent dans leur nacelle. Moyennant un franc par tête, nous étions deposés, quelques minutes plus tard, bagages et voyageurs, au bureau de la douane. La visite eut lieu pour la forme, et nous nous dirigeâmes vers l'hôtel d'Orient.
L'hôtel d'Orient! c'est tout ce qu'on peut imaginer de plus élégant, de mieux servi, et, pour employer le jargon moderne, de plus confortable et de plus fashionable. Je ne sais combien de domestiques en livrée sont à vos ordres et ensuite à vos trousses. Aussi, vous comprenez, c'est là que descendent tous les grands personnages. Marie-Christine d'Espagne y avait passé trois semaines, faisant une dépense de 1,700 fr. par jour. Kaïd-Pacha, ambassadeur de la Porte h Londres, y était avec nous, ou pour parler moins turc, nous y étions avec lui. Deux heures après notre arrivée, on vint nous prier aussi poliment que possible de céder nos chambres pour la suite de Rcschid-Pacha, ambassadeur ottoman à Paris. Cela ne doit pas étonner. Dans les hôtels, comme dans le monde, grâce à la prospérité toujours croissante de la morale publique, toutes les distinctions de religion et de caractère s'effacent devant la fortune. On ne demande plus combien vaut un homme, mais combien il rapporte.
(i, Celle belle ir.ulition est revùuie de tous les genres de prouves t|u'uiic criliii'ie imparliale esl en droit d'exiger. Voyez les DoUaudistes, l. V, Julii.
MARSEILLE. o;)
8 NOVEMBRE. Marseille. — Églises. — Élablisscments de chariié. — Anecdole. — Capucins.
En visitant Marseille, on remarque avec élonnenient que la plupart des églises sont loin de répondre à ropulence de la cité et à la piété des habitants. Toutefois, on ne peut entrer dans aucune sans éprouver je ne sais quel sentiment extraordinaire, éveillé par le souvenir de l'héroïque Belzunce, dont chaque sanctuaire redit à sa manière le nom et les vertus. Presque à son insu, l'étranger se trouve favorablement disposé en faveur d'une population qui conserve ainsi la mémoire du cœur ; d'autant que le saint évéque semble avoir légué à sa ville chérie une partie de sa tendre compassion pour les malheureux. En effet, aux yeux de l'obserN'ateur chrétien, la véritable gloire de Marseille, le gage le plus assuré de son bonheur, ce n'est ni sa richesse, ni son activité commerciale doublée depuis la conquête de r.41gérie, mais la charité vraiment chrétienne qui accueille et qui multiplie dans son sein les établissements utiles. Préserver de la contagion la partie de la génération qui est encore vierge : guérir celle qui a déjà reçu le germe du mal ; combiner la double loi du travail et de la charité, aflu de tuer la paresse et l'égoïsme : tel est, dans sa plus simple expression, le grand problème qui tourmente notre époque. Honneur à Marseille qui en demande la solution au christianisme, le seul économiste capable de la donner efficace et complète ! Honneur ù l'homme éclairé (i) qui poursuit ce noble but avec un dévouement digne de tout éloge; puisse-t-il avoir en France beaucoup d'imitateurs! A quiconque se sent le désir consciencieux de cicatriser quelques-unes des plaies de la société, les écoles d'çnfants et d'adultes, l'hospice des orphelines, l'œuvre de la jeunesse chrétienne, les pénitenciers de Marseille, peuvent servir d'encouragement et de modèle.
En venant de visiter un de ces précieux établissements, je traversai les principales rues de la riante cité, et notamment la Cannebière, l'orgueil des Marseillais. Si vous leur parlez de Paris, la seule ville qui, dans leur opinion, puisse entrer en parallèle avec 3Iarseille, ils vous répondent gravement dans leur langage méridional : Oui, Paris est une zolie ville, et si elle avait la Cannébiéré, elle vaudrait presque Marseille! Cette fameuse rue n'a cependant de remarquable que son extrême largeur. Dans la même course, je reçus un autre échantillon de la gloriole et de l'exagération du Marseillais, que je crois, n'en déplaise à l'histoire ancienne, beaucoup plus proche parent du Gascon que du Phocéen. Aux différentes questions que je lui adressais, mon cocher s'aperçut que j'étais étranger; il se promit sans doute de me couler quelques réponses de sa façon. Entre autres
(t) M. l'abbé Fussiaux.
choses, je lui demandai quelle était la population de la ville. Ses lèvres pincées s'ouvrirent subitement comme deux ressorts d'acier et me lancèrent la statistique suivante : Quinze cent mille âmes!'.! Je faillis lui répondre en riant aux éclats, comme Laileur à son maître : Pour celle-là, monsieur, elle est trop forte. Je me contins cependant, et lorsque je me sentis assez maître de moi, je lui dis d'un air étonné . Pas davantcuje? On ne vit jamais homme plus interloqué ; il se hâta de me répondre du bout des lèvres : Non monzicu; puis donna un grand coup de fouet à son cheval et ne desserra plus les dents.
J'étais encore sous la conduite de ce digne phaéton, lorsque ma vue se reposa avec bonheur sur deux pères capucins, dans toute la magnificence de leur barbe et de leur costume. Voir en 1844, sur la terre de France, dans une de nos plus grandes villes, des capucins, et des capucins occupés à bâtir une jolie église, ce qui annonce de leur part l'intention de prendre racine parmi nous, cela me parut vraiment fabuleux. Je me rappelai alors la prédiction d'un de leurs pères, que nous avions rencontré à Lucerne en 4833, et qui nous disait : « Nous avons déjà gagné en France la cause de noire barbe, vous verrez que nous gagnerons un jour celle de notre froc. » Puissc-t-il être prophète! Ce vœu est dans l'intérêt de tous. Plus encore par son exemple que par sa parole, le capucin, ami du peuple et pauvre comme lui, apprend au malheureux à aimer, ou du moins à supporter sans murmure ses privations et sa pauvreté. Qui peut dire toutes les ambitions que les humbles enfants de saint François ont éteintes dans les classes inférieures? Puis, vous tous, qui avez quelque chose à perdre, convenez que souvent vous dormiriez plus tranquilles dans vos appartements dorés, si les bons pères, répandus, comme autrefois, dans nos villes et dans nos campagnes, enseignaient encore à vos ouvriers et à vos laboureurs qu'ils doivent chérir leurs maîtres, respecter la propriété d'autrui, et se contenter de la condition que Dieu leur a faite!
Roule de Marseille à Toulon.
A dix heures du matin, par une chaleur de juin, nous partîmes pour Toulon, en compagnie d'un officier supérieur appartenant à l'armée d'Afrique. Son visage ouvert, la douceur de ses yeux, la brusque franchise de ses manières nous prévinrent d'abord en sa faveur; cette première impression ne nous trompa point. La conversation vive, variée, pittoresque de ce brave militaire, vieux soldat de l'Empire et type du genre, ne contribua pas peu à nous sauver de l'ennuyeuse inonotonie de la route. Figurez-vous un chemin couvert de poussière, tracé liabituellcmcnt entre deux chaînes de montagnes privées de toute végétation, à l'exception de