‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 16 sur 106 · ROUTE DE MARSEILLE A TOIXON · texte numérisé non relu

ROUTE DE MARSEILLE A TOIXON

quelques pins rabougris épars çà et là sur des crèles rocailleuses, comme pour mieux faire ressortir la stérile uudiié du sol ; de distance en distance, au pied de ces hautes collines, quelques petites langues do (erre plantées de vignes, dont les feuilles llétries venaient en tourbillonnant se faire broyer sous les pieds des chevaux ; ajoutez h cela quelques câpriers recouverts de monceaux de terre semblables à de gros pains de sucre ; je vous le répète, figurez-vous bien ce paysage, et pensez qu'au bout est Toulon, la ville dos forçais; puis défendez-vous, si vous pouvez, d'une indéfinissable mélancolie.

Deux boues eu deçà de Toulon, la route traverse les gorges d'OuUioul, fameuses par de nombreux assassinats. Elles tiennent à la chaîne de montagnes qui, abritant cette partie de la Provence contre les vents du nord, en font l'Italie et le Portugal du royaume. Aussi, on no tarde pas à longer des jardins superbes, les premiers où nous ayons vu des orangers en plein vent avec des oranges en parfaite maturité. Admirer sans réserve ces beaux fruits dont la couleur aurore se détache si nettement du vert feuillage de l'arbre qui les porte, tel fut notre premier sentiment. Le second, je dois le confesser, était moins honorable : la caravane, sans exception, commit le péché d'envie. De n'avoir pas un peu cédé à l'attrait du fruit défendu, je n'oserais le dire; toutefois n'allez pas croire que notre descendance d'Eve était la cause première de nos ardenîs désirs. La soif dévorante causée par la chaleur et la poussière y entrait pour beaucoup.

Du reste, nous ne tardâmes pas à revenir à de meilleurs sentiments. Le tourment que nous éprouvions, nous fit adresser des actions de grâces bien senties à la Providence, qui a placé dans les divers climats les fruits les plus convenables aux habitants. Plus rafraîchissante et moins substantielle que la pomme ou la poire, l'orange est le fruit des pays chauds; on peut en manger souvent et beaucoup sans èlre rassasié. Et voilà qu'elle s'offre en abondance à l'habilanl du Midi, constamment échauffé par les rayons d'un soleil brûlant, réfléchis par des sables plus brûlants encore. « Mais d'où vient, demanda le brave commandant, qu'à côté de l'orange, du citron, de la mangue, de la grenade, etc., les pays chauds produisent tout ce qu'il y a de plus échauffant : le poivre, la cannelle, le piment? Ce.s denrée.s-là ne devraient se trouver qu'en Sibérie. — Le problème, lui fut-il répondu, n'est pas difficile à résoudre. D'abord vous sentez comme nous, commandant, que la chaleur énerve, accable et produit des sueurs abondantes qui amènent une continuelle déperdition de forces. De plus, elle diminue l'appétit; et il est connu que les peuples méridionaux sont généralement plus sobres de nourriture que les habitants du ^'ord. Pour rétablir l'équilibre et donner du ressort aux organes, il faut des toniques; c'est la première raison pour laquelle ils abondent sous les zones tropicales. — Mais enfin ils échauffent? — C'est par erreur, commandant, que nous accusons le poivre et le piment d'un semblable méfait. Dans les pays pour lesquels ils sont créés, loin d'échauffer, ils rafraîchissent beaucoup

mieux que nos glaces et nos sirops. — Bali ! — Bien quelle vous paraisse absurde, la chose est vraie. « El on lui donna de ce fait les explications connues (i).

La nuit tombait lorsque nous entrâmes à Toulon. Malgré l'heure avancée, notre premier soin fut de porter les lettres qui nous recommandaient h M. le capitaine de vaisseau! Déception! amers regrets !

cet officier distingué était en mission sur les côtes de Toscane. En son absence, nous fûmes accueillis par son excellente famille avec une cordialité qui nous fit oublier toutes les fatigues de la route. Un déjeuner gracieusement offert pour le lendemain fut accepté avec reconnaissance : il nous ménageait la précieuse occasion de parler une seconde fois de tout ce qui nous était cher.

Vue du Porl. — Visite sur l'Océan. — Le Bagne. — Anecdote. — Réflexions. — Retnnr

à Marseille.

En l'absence du capitaine qui devait nous piloter, nous einmes recours, pour voir Toulon avec intérêt, au digne commandant que nous avions rencontré la veille, et qui logeait dans le même hôtel que nous. Afii) d'avoir ses entrées partout, il revêtit son grand uniforme, et avant midi nous étions sur la rade. Le temps était superbe, et un magnifique spectacle se déroulait à nos regaixls. Toute cette mer d'azur, toutes ces embarcations élégantes si habilement diiigées par l'école des mousses ; toutes ces puissantes machines pour la mâture des vaisseaux ; tous ces forçats, avec leur sinistre habit rouge, faisant mouvoir les cabestans ou traversant

(i) Je les ai retrouvées plus lard dans re curieux passage d'une lettre écrite de l'Inde par un de nos missionnaires français. « Peut-être vous imaginez-vous que sous les l'eus brûlants du tropique, nous sommes certainement dévorés par la soit? Point de tout; hors des repas il ne m'arrive [jresque jamais de boire. Nous le devons en bonne partie à notre régime alimentaire. Il est donc bien ralraîcliissani? m'allez vous dire. C'est au contraire, d'après vos idées, la nourriture la plus irritante : le riz qui en /'ait le fond est toujours accompaguc d'une sauce composée de piment, de poivre, du fruit de tamarin et autres épices, toutes plus fortes les unes que les autres. Au commencement, une cuillerée de ce mélange vous brûle le palais; mais bientôt ou s'y liabiiuc à tel point que, sans cet étrange assaisonnement, on ne mangerait ([u'avec dégoût, et la digestion ne se ferait pas. Ici quand on veut bien se rafraîchir ou prendre une potion bienfaisante, telle, par exemple, que vous en donneriez à un convalescent, on boit une tasse d'eau dans laquelle ou fait bouillir une grosse poignée de poivre. Quand j'étais en France, j(> pensais quelquefois en m'abreuvanl à une claiie fontaine .' Si je trouvais de pareilles sources dans l'Inde! Eh bien, nous en trouverions à chaque pas, nous ne les goûterions point. L'eau fraîche serait mortelle; la bonne eau, celle qui vraiment désaltère, esl celle des étangs ou des rivières constamment exposées à l'ardeur du soleil (*).

• (*) Annales de la Propagation de la Foi. N" 107, pag. 337.

VISITE SIR l'océan. •"'•9

le golfe, accompagnés de leur ange-gardien la carabine sur répaule; Ions ces objets, si imposants et si variés, formaient en quelque sorte le premier plan du tableau. Les vaisseaux de haut bord, composant l'escadre de l'amiral Hugon, et qui se dessinaient au loin comme des masses immobiles, formaient le second plan.

Nous étions là en admiration devant ce magnifique panorama, lorsqu'un batelier génois, vieil Ésope de la mer, vint nous ofTrir ses services. Sa double bosse, ses cheveux déjî» grisonnants, son chasse-marée de mince apparence, autant de motifs qui l'auraient fait refuser par d'autres, devinrent, grûee h la bonté d'âme de notre commandant, des litres à notre préférence. « Pauvre diable, dit l'excellent homme, il a plus besoin « qu'un autre de gagner de l'argent. » Et il s'élança dans son embarcation. Nous le suivîmes pour cingler vers l'Océan, mouillé à trois quarts de lieue en mer. Ce géant de la marine française était commandé par le capitaine H., pour qui nous avions une lettre. Les grosses épaulettes de notre guide nous valurent la distinction flatteuse de monter sur le navire par bâbord, c'est-à-dire, par le flanc droit, où se trouve l'escalier d'honneur. J'avais ouï dire que nulle part le génie de l'homme ne se montre avec plus d'éclat que dans un vaisseau de haut bord; il me tardait de vérifier celle opinion sur VOcéan. Figurez-vous une citadelle flottante qui, sans autre appui que son centre de gravité, repose sur une base mobile, brave la fureur du plus redoutable des éléments, renverse en quelques heures les plus fortes murailles, porte une armée dans ses flancs, et, malgré sa masse prodigieuse, obéit à l'homme presque avec la même docilité que la mer elle-même obéit à Dieu. Entrés dans l'édifice, vous trouvez une espèce de cathédrale aux proportions gigantesques avec trois ou quatre longues nefs élagées les unes au-dessus des autres; au lieu de croisées, cent vingt sabords, c'est-à-dire, cent vingt embrasures où se montrent à vos regards non pas cent vingt gracieuses figures de saints, mais cent vingt fois la bouche béante d'un énorme canon. Autour de vous règne un ordre parfait; dans l'ensemble comme dans le détail, tout est tenu avec un luxe de propreté, je dirais presque de coquetterie sans égale. Là cependant vivent onze cents hommes, depuis l'âge de huit à neuf ans jusqu'à celui de trente ou quarante : tous obéissent au moindre signe et manœuvrent avec une précision qui ne souffre ni hésitation ni retard. A la vue d'un pareil spectacle, il ne vous sera, je pense, pas plus difficile qu'à moi de convenir qu'un bâtiment de guerre est une merveille : or tel était VOcéan. Pilotés par le capitaine H., nous visitâmes avec admiration toutes les parties du superbe navire. Pendant que nous étions à bord, l'amiral descendit dans son canot. Son absence nous permit d'entrer dans son habitation, et nous trouvâmes qu'elle ne le cédait en rien, pour l'élégance, aux appartements les plus soignés de nos grandes villes.

VOcéan portait 4,080 hommes d'équipage. C'est beaucoup; et pourtant je fus vivement affligé de n'en pas voir un de plus. Oui, un homme man-

quait; hélas! il manque à tous nos autres bâtiments : cet homme que vous trouvez sur les navires de tous les peuples du monde; cet homme dont les familles déplorent l'absence ; cet homme que les marins eux-mêmes réclament à grands cris; cet homme que le gouvernement aurait tant d'intérêt et de facilité à replacer sur nos vaisseaux, c'est un aumônier !... Mon cœur se serra, surtout à la vue de ces jeunes mousses de huit à neuf ans, séparés de leur famille et jetés au milieu des dangers de la mer, sans secours religieux, ni pour la vie, ni pour la mort. Pauvres enfants ! pauvres mères ! pauvre société !

Pénétrés d'un double sentiment de regret cl d'admiration , nous descendîmes du royal vaisseau dans notre humble nacelle. Le vieux Génois eut l'attention de nous faire passer en face de deux bâtiments que l'œil ne peut voir sans que l'esprit se remplisse aussitôt de graves pensées. Le premier que nous aperçûmes porte à la proue le nom et l'inscription suivante :

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