‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 18 sur 106 · LE BAGNE. —ANECDOTE · texte numérisé non relu

LE BAGNE. —ANECDOTE

sans appel l'arrêt de mort, qui s'exécute tlaus les trois heures. Tous les forçats sont amenés autour de l'éclialaud, rangés sur deux files, le genou en terre et le bonnet à la main. En tète de chaque file est une pièce de canon, chargée à mitraille, prôtc à faire feu au moindre signe de révolte.

Ainsi la force brute est la seule loi du bagne. Ne vous otonuez pas si les galériens usent leur activité intellectuelle à trouver les moyens de s'évader; ils y parviennent quelquefois, malgré toute la surveillance dont ils sont l'objet le jour et la nuit. Il nous fut rapporté qu'ils y parviendraient bien plus souvent s'ils ne se vendaient pas les uns les autres. Comme s'il n'existait pas assez de corruption parmi ces cires dégradés, on encourage, si on n'établit pas entre eux, une espèce de police secrète, ou plutôt d'espionnage, dont ils sont les agents. Très-peu de temps avant notre arrivée, deux vieillards septuagénaires étaient parvenus à se tenir cachés pendant quinze jours dans un coin de l'arsenal, attendant, au milieu de toutes sortes de privations , qu'une nuit assez obscure leur permît de tenter une évasion. Elle arriva : pendant les plus épaisses ténèbres, ils s'avancent, marchant à quatre pattes, jusqu'à la porte de sortie. La sentinelle les prend pour des chiens et les laisse passer. Ils se glissent dans une espèce de parloir et brisent les carreaux d'une fenêtre. Le verre en tombant donne l'éveil. Un des deux est arrêté, l'autre avait déjà gagné le large. Dès le malin, le drapeau bleu fut hissé : c'est le signal de l'évasion d'un forçat. Les habitants des campagnes le connaissent et se tiennent sur leurs gardes. La gendarmerie se met à la recherche dans toutes les directions : rarement le malheureux parvient à jouir de la liberté. Une prime est donnée à celui qui ramène le fugitif; elle est de :25 francs quand on retrouve le forçat dans l'intérieur de l'arsenal; de oO francs dans l'enceinte de Toulon ; de iOO francs hors de la \ille. Le jour même de notre arrivée, les paysans des environs ramenaient le vieillard échappé depuis quarante-huit heures. Chaque tentative d'évasion est suivie d'une aggravation de peine. « Il y a six mois, nous dit la » personne qui nous servait de guide, qu'un condamné nous arriva pour » cinq ans. Il a si bien manœuvré qu'il en a aujourd'hui pour cent treize » ans. »

Nous étions à examiner en détail l'enfer de la justice humaine, lorsqu'un grand bruit de chaînes se fit entendre. Celaient les forçats qui revenaient du travail. Hideux spectacle! je ne Toublierai de ma vie. Devant nous défilèrent, accouplés deux à deux, plusieurs milliers de malheureux chargés de fers. Jeunes hommes au pas assuré, à la tête haute; vieillards à cheveux blancs, à la démarche traînante, la plupart ont dans la figure deux traits qui se ressend)lent : le cynisme et la ruse. Leur habillement a quelque chose de sinistre et d'ignoble. Un haut bonnet de laine, rouge pour les condamnés à temps, vert pour les condamnés à perpétuité ; une large veste ou casaque rouge, ilescendant plus bas que la ceinture, avec des manches vertes pour les récidifs, rouges pour tous les autres; enfin

un pantalon de grosse toile grisâtre, sous lequel passe une chaîne d'environ quinze ou vingt livres, attachée autour des reins, et venant se fixer à un anneau qui prend le pied au-dessus de la cheville : tel est l'ignominieux costume du bagne.

Nous suivîmes les galériens jusqu'à l'entrée des vastes pièces qui leur servent en même temps de dortoir et de salie à manger. Lorsqu'ils furent étendus sur leur dure couche, un garde-chiourme passa la barre de fer dans les anneaux de leur chaîne, et tout mouvement du pied devint irapossible. Puis, comme si ce n'était pas assez de précaution et de rigueur, on amena sur la porte de chaque salle une pièce de canon chargée à mitraille, la bouche tournée vers l'intérieur du bagne. C'est ainsi qu'au dix-neuvième siècle la société croit devoir veiller à sa propre sûreté.

Loin de nous la pensée de prendre ici le rôle facile d'accusateur; mais, en présence de l'horrible spectacle, on ne peut s'empêcher de se demander à soi-même si la société actuelle remplit dignement Fimportanle mission que Dieu lui impose pour le maintien de l'ordre moral. Arrêter le mal dans la pensée même qui l'enfante, intimider le méchant et réhabiliter le coupable : tels sont ses imprescriptibles devoirs. Que la société s'examine sur ces trois chefs, et qu'elle voie si elle n'a point quelque reproche à s'adresser.

A-t-elle employé tous les moyens qui sont en son pouvoir pour prévenir le crime qui conduit au bagne? N'a-t-cUe jamais encouragé ou toléré les doctrines immorales qui, tôt ou tard, font de l'homme un scélérat? Par son exemple, n'a-t-elle jamais enseigné le mépris de la loi divine, base de toutes les lois, frein de tous les penchants et règle de toutes les actions?

Que fait-elle pour intimider le méchant, arrêter la main qui prépare le poison, qui aiguise le poignard ou qui allume dans l'ombre la torche incendiaire? Sans doute, elle lui montre en perspective le déshonneur, le. bagne et l'échafaud ; mais elle ne lui montre plus le remords implacable, déchirant son cœur, empoisonnant ses plaisirs du jour et troublant le sommeil de ses nuits ; ni le bagne éternel de l'enfer, auquel ni la fuite, ni l'erreur des juges mortels, ni leur faiblesse ne saurait soustraire le coupable. Ainsi, en laissant répéter aux hommes, et cela tous les jours, sur tous les tons et par de nombreux organes, que Dieu n'est (ju'un mot et l'enfer une chimère, la société a rendu impuissant son syslèmc d'intimidation.

Le crime une fois commis, que fait-elle pour en prévenir le retour en réhabilitant le coui)able? Sait-elle bien (jue lorsqu'elle laisse vivre le malfaiteur, le châtiment qu'elle lui inflige doit avoir pour but l'expiation de la faute et l'amendement du coupable; autrement il est immoral? L'homme est ravalé au niveau de la brute; le châtiment n'est plus que le coup de bâton donné au chien qui vous a mordu, et la ])nson, la cage de la hyène en furie. Au lieu d'être une correction, la peine devient une vengeance dépourvue de moralité, (lui exaspère le coupable cl établit entre

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