‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 19 sur 106 · RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS

lui et la société un duel à mort. N'est-ce pas Ih, dans la pratique du bagne, la théorie du code pénal? Aussi, quels résultats! On alTirme que sur cent forçats libérés, quatre-vingts retournent au bagne ou montent à l'échafaud. Il est pénible de l'avouer, mais on conçoit qu'il doit en être ainsi : Tout homme Jlclri et non réhabilité sera toujours tin être inutile ou dangereux. Or, h la flétrissure civile que les arrêts de la justice impriment au coupable le séjour du bagne ajoute une flétrissure morale, plus odieuse encore et surtout plus ineflaçable. Le condamné sort du bagne plus pervers qu'il n'y est entré : telle est l'inexorable sentence de l'opinion pidjlique. Cette sentence, que l'expérience justifie, fait du liberté un objet de crainte et de défiance universelle. Repoussé de tous les honnêtes gens, il s'abandonne de nouveau à ses mauvais instincts, recherche la société de ses pareils et devient avec eux le fléau de nos villes et de nos campagnes. A moins de soutenir que le méchant est incorrigible, ce résultat n'est-il pas la condamnation sans appel du système pénal suivi de nos jours? Système matérialiste, et par conséquent absurde, qui, à force d'humiliation et de rigueur, peut bien éteindre dans l'homme le sens moral et abrutir le coupable, mais le corriger, jamais, le réhabiliter, encore moins. Pourtant corriger le malfaiteur, afin de le réhabiliter, tel est le devoir de la société, et tel doit être le but de toute législation humaine, dès qu'elle laisse la vie au coupable.

Entre le jour où je prenais ces notes à Toulon et celui où je les rédige, il s'est manifesté sur le système pénal un heureux changement dans les esprits. Le gouvernement semble vouloir sérieusement atteindre le but moralisateur dont nous parlons : le système cellulaire prend faveur; on appelle la religion pour adoucir, en les sanctifiant, les rigueurs de la justice. Ainsi, on veut que l'opinion publique modifie la sévère, mais juste sentence qu'elle a stéréotypée contre l'affranchi du bagne; on veut que celui-ci cesse d'être un objet de répulsion. Or, il cessera de l'être lorsqu'on cessera de le mépriser et de le craindre, et on cessera de le mépriser et de le craindre lorsqu'on saura qu'il n'est plus le même, qu'il est converti et qu'il en a donné des gages certains. Tout cela est juste, moral, digne d'une nation civilisée; seulement nous dirons qu'il faut se garder de détruire d'une main ce qu'on veut édifier de l'autre, et que s'il importe de réhabiliter le coupable, il importe beaucoup plus d'empêcher l'homme de le devenir. Quand donc la société aura fait ce qui lui est possible, dans les limites de son organisation et sous l'influence des circonstances, pour prévenir le mal et intimider le méchant, elle avisera, de concert avec la religion, aux moyens de réhabiliter le coupable; alors le système pénal sera vraiment efficace, parce qu'il sera complet et moral. Jusque-là, il faudra s'attendre à bien des mécomptes.

Relativement au système pénitentiaire qu'on veut substituer au bagne, nous dirons encore avec un homme non suspect (i) : « N'oubliez pas que

(i) M. Cerlbeer.

le régime pénitentiaire est né catholique et qu'il ne peut produire d'heureux fruits qu'en restant fidèle à son origine. » C'est qu'en eflet le changement des cœurs est le privilège exclusif de la religion. Si vous gênez son action réparatrice, tous vos efforts seront vains. Au contraire, la laissez-vous parfaitement liijre d'instruire, de consoler et de guérir, on peut compter sur le succès. Et pourquoi ne changerait-elle pas le cœur de vos galériens? Elle a bien changé celui du genre humain, ce grand forçat qui s'était dégradé pendant deux mille ans au bagne de l'idolâtrie? Appelez donc franchement la religion à votre aide avec ses prêtres, ses frères, ses sœurs, ses sociétés de charité, et nous verrons bientôt qu'elle a aujourd'hui, comme autrefois, le pouvoir de faire des pierres les plus brutes des hommes inolïensifs, des citoyens utiles à la terre et même des candidats du Ciel.

Sortis de l'arsenal à cinq heures, nous reparlhues pour Marseille la nuit suivante, et le lendemain, avant midi, nous étions de retour à l'hôtel d'Orient.

Le reste de la journée fut donné à notre correspondance et à nos préparatifs de départ. Sous peine de nous brouiller avec nos amis, il fallait bien leur écrire avant de quitter la France. Le lendemain, nous allions faire voile pour l'Italie. Nos places étaient retenues sur le pyroscaphc toscan leLombardo.

Navigation.— Anglais. — Cabine. — Conversation.

Par un temps magnifique nous quittâmes, en nomlircusc compagnie, le port de Marseille vers le milieu du jour. Un dernier salut fut envoyé à Notre-Dame-de-la-Gardc, dont le sanctuaire domine au loin la vaste mer que nous allions parcourir. L'équipage la pria de nous préserver du coup de vent des morts, dangereuse tourmente qui se fait régulièrement sentir au commencement de novembre, dans le golfe de Gênes et de Lyon. Placé sur l'arrière du bâtiment, les regards tournés vers la colline sainte, le passager catholique sent une grande confiance descendre dans son âme. Que pouvons-nous craindre? se demande-t-il h lui-même : là-haut règne une douce vierge qui lient en ses mains le sceptre des mers. Et, par un privilège qui n'appartient qu'à elle, cette vierge, ma mère et ma sœur, a le droit de dire, en pressant sur son cœ.ur Dieu et l'homme : -Mes fils !

A i)einc détachés de la côte, nos regards se portèrent sur l'équipage.

NAVIGATION. An

et tout nous annonça que nous avions quille la France. Quatre ou cinq langues frappaient nos oreilles de leurs sons incompris. Des physionomies étrangères passaient et repassaient sous nos yeux. A cùlé des figures larges et rebondies de nos marins génois el toscans, lifdces par le soleil, ombragées par une épaisse barbe noire, apparaissaient en grand nombre des visages pâles et allongés, couronnés, la plupart d'une chevelure au blond su.ipccf. Impossible de s'y méprendre : c'étaient des visages anglais. Où ne renconlre-t-on pas les fils et les filles d'Albion '^ Ce peuple nomade, véritable juif errant de la civilisation, se trouve partout. Promenades, hôtels, monuments, bateaux à vapeur, sites pittoresques en Suisse, en France, en Italie, il envahit tout, promenant partout son ennui, et semant ses guinées sur tous les chemins du monde; tandis que ses ouvriers meurent de faim à la porte de ses manufaelures icrmécs, ou sur le seuil de ses châteaux solitaires.

Jusqu'à cinq heures la traversée se fit à merveille. En ce moment bon nombre de passagers commencèrent à ressentir les premières atteintes du mal de mer. Plus heureux, j'en fus quitte pour un malaise général qui n'entraîna aucun des accidents connus. Pendant que la pluport de mes compagnons de voyage représentaient gratuitement sur le tillac la scène tragi-comique, je récitais tranquillement mon bréviaire dans la cabine qui nous était destinée, et dont la description peut n'être pas sans intérêt. Autour du grand salon, tout brillant de glaces et d'inerustaiions en palissandre, régnaient des panneaux à coulisse, servant do portes aux cabines, ou petites chambres à coucher; sept pieds de hauteur, cinq et demi de longueur, trois de largeur, voilà les dimensions géométriques de chaque pièce. Si l'on vous disait : Dans ce petit espace doivent tenir de rigueur une chaise, trois lits, trois porte-manteaux, trois hommes auxquels vous ménagerez un corridor, comment résoudriez-vons le problème? Pour vous épargner la peine de deviner la chose, ce qui pourrait être un peu long, je vais vous l'expliquer. Sur la partie extérieure de la cabine sont fixées trois planches larges d'un pied et demi, et élagées les unes audessus des autres à deux pieds environ de distance ; chaque planche porte un matelas de deux pouces d'épaisseur, recouvert d'un drap et terminé par un petit oreiller auquel on peut comparer, pour la mollesse, la pierre nue sur laquelle Jacob reposa sa tête au désert. A la tête du premier lit, élevé d'un pied au dehors du parquet, est la chaise qui sert d'escabeau pour monter aux lits supérieurs. Les portemanteaux sont au bout du corridor qui, déduction faite de la mesure des lits, conserve une largeur de quarante-cinq centimètres. Quant aux fenêtres, il faut être couché pour les voir. Donc, à côté de votre oreille, s'ouvre un sabord qui vous procure le triple agrément de respirer la brise rafraîchissante, de voir la vague qui bat les flancs du navire, et, si vous êtes atteint du mal de mer, de vous soulager sans incommoder le voisinage. Cette miniature d'appartement ne manque pas d'élégance; mais de confortable, c'est une autre

4b LES TROIS ROME.

question. Du reste, pourquoi s'en plaindre? Sur mer comme sur terre, aux jours de notre brillante civilisation, comme aux temps plus simples des patriarches, l'homme n'est-il pas toujours un pèlerin, et n'est-il pas bon qu'il s'en souvienne? Et puis, exerçons notre corps au travail, soyons sobres, ayons la conscience tranquille, et le sommeil viendra nous visiter sur le hamac, balancé par les vagues, plus sûrement peut-être que dans les lits moelleux de nos appartements dorés.

Aussi, malgré la lame qui venait se briser à notre oreille, peu d'instants suffirent pour nous endormir profondément. Vers les quatre heures du matin, je m'aperçus, au roulis du bâtiment, que la mer était fortement agitée; je montai sur le pont, afin de jouir de ce spectacle si imposant en lui-même, et si nouveau pour moi. Les étoiles brillaient au firmament, un grand silence régnait parmi l'équipage : les passagers dormaient; le pilote seul veillait au gouvernail, l'œil fixé sur sa boussole; près de la proue étaient assis deux personnages qu'à leur langue je reconnus pour Espagnols. L'un était un religieux hiéronymite, vieillard vénérable par ses cheveux blancs, par son costume antique, par sa belle barbe qui lui descendait jusqu'à la poitrine, et surtout par le calme et la dignité de sa noble figure; l'autre était un jeune militaire, aux cheveux noirs, à l'œil vif, aux allures brusques, h la parole saccadée : tous les deux, bannis de leur patrie, s'en allaient attendre des jours meilleurs à Rome, l'asile de toutes les infortunes. La conversation, empruntant successivement le caractère de chaque interlocuteur, était tour à tour grave et animée. « C'est à tort, disait le vieillard à son jeune ami, que vous murmurez contre la Providence. Sa conduite est pour vous un mystère, je le sais ; mais vous devez savoir que les événements politiques dont nous sommes les victimes, les désordres apparents qui vous choquent dans les œuvres du Créateur, ne sont que les agents dociles de son infaillible sagesse. J'avais votre âge, lorsque je partis pour le Mexique. Avant de m'embarquer, je n'avais vu l'Océan, les vaisseaux, les marins et leurs manœuvres que dans mes livres. On leva l'ancre à la tombée de la nuit. Aussitôt, voilà tous les hommes de l'étiuipage dans un mouvement perpétuel; leurs opérations, si variées, si extraordinaires; le navire lui-même qui allait tantôt à droite, tantôt à gauche, suivant l'impulsion d'une force qui m'était inconnue; tout ce spectacle auquel je ne comprenais rien, me jeta dans un étonncment et une frayeur vraiment risibles. Ce fut bien pis lorsqu'au point du jour nous fûmes accueillis par un gros temps. Le navire, battu par les flots ou soulevé par les vagues, chancelait comme un homme ivre, et retombait tantôt sur le flanc, tantôt sur la quille ; je me crus mort. Les manœuvres de l'équipage, qui auraient dû me donner un peu de confiance, achevaient de me désespérer; je voyais tous ces iiommes allant et venant comme des maniaques : les uns descendaient à la cale, les autres grimpaient aux cordages, se mettaient à califourchon sur les vergues, haussaient, baissaient, tournaient les voiles en tous sens; ceux-là fermaient

Page 1