VIE INTÉRIEURE DE GÊNES
et mnnge avidement. Tout à coup une grimace modèle, accompagnée d'iui rire homérique, trahit une méprise : le sel était du sucre.
L'expérience nous servit, mais ne corrigea pas notre affamé. On venait d'apporter dans une large soucoupe cinq ou six légumes, dont la physionomie douteuse les fit confondre avec des radis. Francis saisit le plus gros dans lequel il plongea vivement les incisives; le malheureux! il avait mordu dans un peperone, espèce de poivre-long ou de piment à brûler le palais. Sa bouche se fendit jusqu'aux oreilles, et ses lèvres et sa langue, comme trois ressorts qui se détendent à la fois, donnèrent à la plante maudite le congé, sinon le plus poli, du moins le plus prompt qui se puisse imaginer. Nous comptions, pour nous dédommager, sur une soupe que nous avions demandée en bon italien, mais dont nous avions omis d'indiquer la nature. Voici donc venir en grande cérémonie un plat long, chargé de maccaroni, tout imprégnés de beurre chaud, et d'une telle dimension que nous aurions pu les manger d'un étage à l'autre : qu'on juge de notre désappointement. Enfin on servit un merlan cuit à l'eau; pour en corriger la fadeur, il était accompagné d'un citron racorni dont la meilleure presse hydraulique n'aurait pas fait sortir une goutte de jus. Tel fut, avec des poires culotte de Suisse, notre premier repas sur la terre étrangère. Comme toutes les autres, la médaille des voyages a aussi son revers.
La beauté de Gênes nous fit oublier sa mauvaise cuisine. La Via novissima, pavée ou plutôt parquetée en larges dalles disposées en queue d'aigle, bordée de larges trottoirs et embellie par de magnifiques palais, justifie ce qu'on a dit de Gênes, qu'elle semble avoir été bâtie pour un congrès de rois. Au portail de différentes églises vous voyez suspendus plusieurs anneaux des chaînes qui fermaient le port de Pise, et que les Génois parvinrent à rompre pendant la nuit. Ils sont là comme des trophées de cette glorieuse victoire et comme un hommage rendu par les vainqueurs au Dieu des batailles. Le matelot-serrurier qui trouva le secret de briser l'obstacle est en grande estime dans sa patrie. Honneur au peuple fidèle à la reconnaissance!' Le souvenir, les louanges et les récompenses nationales encouragent les belles actions, et chez les nations chrétiennes la religion les immortalise en les consacrant. Suivant l'usage à la fois touchant et sublime, chaque année, depuis tant de siècles, la population génoise s'assemble au tombeau de l'humble marin, et on dit une messe pour le repos de son âme.
En parcourant les divers quartiers de la ville, au milieu d'une foule nombreuse de promeneurs élégants et d'équipages superbes, deux choses frappent l'étranger : l'influence de l'esprit français et la présence de l'esprit religieux. Nos modes régnent en souveraines sur les classes élevées de la société cisalpine. Je ne fus pas médiocrement étonné de retrouver nos jeunes frances, avec le bouquet de barbe, les cheveux longs, le pantalon à sous-pieds, le cigare à la bouche, les habits suivant la coupe et
les couleurs du dernier goût parisien. J'entendais parler français tant bien que mal : je lisais notre langue sur les enseignes des magasins; j'en étais fier et je me disais tout bas : Pourquoi, hélas ! doit-on redouter que nos chers voisins nous copient en toutes choses? Pourquoi doit-on craindre pour eux l'envahissement de l'esprit français? Copiez nos modes, étudiez notre langue, rien de mieux; mais gardez-vous d'accepter nos doctrines autrement que sous bénéfice d'inventaire ; sans cela elles verseraient le poison dans vos entrailles. Votre société, à tout prendre, si heureuse et si paisible, serait bientôt en proie à d'horribles convulsions ; et qui sait si une crise ne l'emporterait pas? Combien de fois cette première remarque, ces vœux, ces craintes se sont renouvelés dans le cours de mon voyage!
La présence de l'esprit religieux au sein de celte active population se révélait de plusieurs manières. Tous ces jeunes élégants dont j'ai parlé, se promenaient et causaient familièrement avec des ecclésiastiques, à qui ils donnaient le bras. Cette heureuse fusion du clergé et du peuple me causa une bien douce émotion. La société m'apparaissalt dans son état normal, tandis que je ne l'avais vue jusqu'alors que dans un état violent et maladif : le prêtre d'un côté, le laïque de l'autre ; entre eux un abîme.
Non-seulement on ne craint pas le contact du prêtre, mais chaque famille tient à honneur de compter parmi ses membres un ministre des autels. Ainsi, dans l'estime générale, la religion occupe encore le rang élevé qui lui convient, ses intérêts sont ceux do tous, et pour tous ils sont sacrés. Une circonstance particulière témoigna, pendant notre séjour, de cette précieuse disposition. Le roi de Sardaigne, qui se montre plein de bienveillance pour les Génois, venait d'ordonner de grands travaux d'embellissements sur le quai : un superbe portique en marbre blanc doit s'étendre sur les bords de la mer, et servir de promenade et de magasins : or, le plan tracé par les architectes supprimait plusieurs madones auxquelles les Génois avaient de temps immémorial une grande confiance. Ce projet avait mis toute la ville en rumeur; les principaux habitants s'étaient assemblés, et l'affaire avait été soumise au roi lui-môme qui se trouvait alors à Gênes. Contrairement au vœu des architectes, ce prince ordonna que les madones seraient respectées : «Je ne permettrai jamais," ajouta-t-il, qu'on sacrifie une idée religieuse à une ligne droite. » Connaissez-vous quelque chose de plus royal que cette parole?
Saint-Laurent, — Le Sacro C.iiino. — Le Disco. — Villa Nogroni. — Palais ducal et Sana. — Mœurs italiennes. — Le coup de venldes morts.
C'était le dimanche : nous nous rendîmes de bonne heure à la cathédrale, où je désirais célébrer les saints mystères. Le portail el le chœur