‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 22 sur 106 · SAINT-LAURENT DE GÊNES · texte numérisé non relu

SAINT-LAURENT DE GÊNES

d'un travail soigné, sont en marbre blanc et noir; au-dessus de la grande porte est un bas-relief représentant le martyre de saint Laurent. C'est une éloquente prédication, et pour le prêtre qui vient offrir l'auguste sacrifice, et pour le fidèle qui vient y assister; seize colonnes d'ordre composite, en marbre blanc et noir de Paros, ornent la grande nef. Les yeux sont éblouis par les richesses de tout genre qui décorent les diflerentes parlies de ce majestueux édifice; mais un spectacle plus agréable vint fixer mon attention : une foule nombreuse d'hommes et de femmes de tout rang priait agenouillée et recueillie dans la nef et dans les chapelles, entourait la table sainte ou se pressait auprès des tribunaux sacrés. Entré h la sacristie, je présentai mt\ pagella (t), et la permission de dire la messe me fut gracieusement accordée.

Dans le trésor de Saint-Laurent, se conservent deux des monuments les plus précieux que l'on connaisse : le premier est le vase d'émeraude connu dans toute la chrétienté sous le nom de sacro catino, trouvé à la prise de Césarée eu Palestine. Une tradition vénérable prétend que ce vase servit à Notre-Seigneur pour manger l'agneau pascal avec ses disciples. La grandeur de ce vase est de quarante centimètres, son pourtour a un peu plus d'un mètre ; il est de forme hexagone et orné de deux anses dont l'une est polie et l'autre ébauchée. Le second est un plat d'agate, avec la représentation de la tête de saint Jean-Daptiste. Une vive émotion se fait sentir lorsque, en le regardant, on songe que c'est le même plat sur lequel fut apportée à l'impudique Hérodiade la tête du saint Précurseur. Afin de nourrir dans la femme le double sentiment de l'humilité et de la reconnaissance, le christianisme, qui a tout fait pour elle, n'oublie pas de lui rappeler de temps à autre ses iniquités; c'est ainsi qu'en punilion du crime d'Hérodiade, la chapelle de saint Jean-Baptiste, à Saint- Laurent de Gênes, est interdite à toutes les personnes du sexe.

Avant de rentrer à l'hôtel, nous visitâmes la Villa negroni, doublement intéressante par sa position qui permet de jouir du panorama de Gênes, et par sa collection d'antiquités dont le propriétaire lui-même fait les honneurs aux étrangers. Néanmoins cette villa, je vous prie de ne pas l'oublier, n'offre qu'un intérêt très-secondaire. Le palais ducal, ancienne résidence des doges, avec ses imposants souvenirs, avec sa façade décorée de corniches et de balustrades en marbre, avec ses grandes votâtes et sa toiture sans charpente ni ferrements ; le palais Sarra, dans la via nuova, avec son salon, l'un des plus beaux qu'il y ait en Italie par l'élégance de ses proportions, la richesse de ses ornements, son pavé en mosaïque et ses portes plaquées en lapis-lazuli, nous rappelèrent au milieu du monde et nous y retinrent jusqu'à midi.

Vers une heure, nous admirions, dans l'église de Saint- Ambroise, la

(0 C'est le nom donné en Italie aux leUres épiscopales qui aulorisenl le prêtre à dire la messe.

Circoncision de Notre-Scifjneur, par Riibens, et VAssomption de la sainte Vierge, par le Guide; enfin saint Ignace délivrant un possédé et ressuscitant des enfants : belle et forte composition de Rubens. Il serait long et peut-être fastidieux de passer en revue tous les tableaux remarquables qui décorent les différentes églises de Gènes. A la vue des œuvres multipliées du génie moderne, le voyageur comprend qu'il est entré dans le pays des arts, et l'observateur commence les études qui doivent former son jugement sur l'esprit et les effets de la renaissance; il peut aussi recueillir de précieux détails sur les mœurs, diversement appréciées, des populations italiennes.

Dans ce but nous nous rendîmes à la belle église de VA^iminziata, où

réside un religieux français. Le père G , homme d'un âge mur, doué

d'un remarquable talent d'observation, fixé à Gènes depuis douze ans et très-occupé au ministère des âmes, était dans les conditions les plus favorables pour nous instruire. Or, de ses conversations intimes il résulte pour nous que, sous le rapport moral, l'Italie, considérée dans les masses, est, sauf quelques différences, le moyen âge au dix-neuvième siècle. Là se trouvent encore dans toute leur vigueur les deux principes qui depuis la chute originelle se combattent au sein de l'humanité. La victoire est tantôt à l'un, tantôt à l'autre ; mais au milieu des ruines de la vertu, ordinairement la foi reste debout. Or, celte foi salutaire guérit tôt ou tard les blessures du cœur et remet les armes aux mains du vaincu, presque toujours victorieux dans le dernier combat. Quant aux classes élevées, elles subissent plus ou moins l'infiuence de ce qu'on appelle au delà des monts les idées françaises. Les preuves de tout genre se pressent à l'appui de cette double observation; et je dois dire qu'on les retrouve sur les diflerents points de l'Italie, depuis Gènes jusqu'à Naples.

Quarante-huit heures à peine s'étaient écoulées depuis notre départ de France, et il nous semblait, en écoulant les détails fournis par l'excellent religieux, avoir rétrogradé de cinq siècles et nous rolrouver au temps des Paul de Laraze et de Guillaume d'Aquitaine. Nous nous promenions avec lui dans la vaste sacristie qui sépare l'église du couvent : « Remarquez, nous disait-il, cette porte dérobée qui donne sur la quelle; tous les jours elle reste ouverte jusqu'à dix heures du soir. Lorsque la nuit est close, les nombreux confessionnaux que vous voyez ici, sont occupés par nos Pères : les hommes viennent nous y trouver. Croiricz-vous qu'il nous arrive quelquefois des brigands, pressés par le remords, et dont la lèle est à prix? Pendant les ténèbres, ils descendent des montagnes, et viennent chercher ici quelques consolations. Dieu seul connaît tous les désordres que nous empêchons cl que nous faisons réparer. Comme notre maison, les couvents des Capucins restent ouverts toutes les nuits; et les bons pères vous diront, ainsi que moi, qu'il s'accomplit alors au saint tri])unal d'inclfables mystères de repentir et de miséricorde. » Voilà bien l'homme avec sa double tendance : d'un côté les vicieux penchants qu'il tient du

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