‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 24 sur 106 · CHAMBRE DE SAINTE CATHERINE · texte numérisé non relu

CHAMBRE DE SAINTE CATHERINE

la douleur. N'est-ce pas une ravissante idée que de rapprocher ainsi la richesse qui protège et qui donne, de la pauvreté qui reçoit et qui bénit! Comme elle traduit bien la parole si éminemment sociale du divin législateur : Vous êtes tous frères : on reconnaîtra que vous êtes mes enfants si vous roiis aimez les uns les autres !

Je ne parle pas de la propreté qui règne dans ce bel établissement, elle est exquise; mais elle n'étonne pas quand on a vu nos hôpitaux de France. Nous étions conduits par la supérieure, digne fille de Saint-Vinocnl de Paul, qui nous montra successivement la pharmacie, la lingerie, les salles, avec la même grâce et le même bonheur que la dame du monde fait les honneurs de sou salon. « Je vais maintenant, nous dit-elle, vous faire voir notre trésor; c'est la chambre et le corps de sainte Catherine de Gènes. » Sur ses pas nous entrâmes avec respect dans une étroite cellule, pavée en briques, éclairée par une petite fenêtre, dont les murs noirâtres sont couverts de fresques, représentant diverses scènes de la Passion. D'un œil avide le voyageur chrétien considère toutes les parties de ce pauvre réduit, et l'homme du monde ne peut s'empêcher de s'écrier : « Quoi ! c'est donc k\ que vécut pendant trente ans une noble fille, née sur les marches du trône, et qui comptait dans sa lignée toutes les gloires humaines : des vicaires perpétuels de l'empire en Italie, des généraux célèbres, plusieurs cardinaux et deux papes. Innocent IV et Adrien V! C'est là qu'au pied d'un crucifix elle se délassait pendant la nuit des fatigues du jour, et nourrissait ce zèle actif dont les miracles furent si nombreux pendant la terrible peste de 1497 ! C'est là enfin que mourut inondée de chastes délices, l'héroïne de la charité! » Faut-il s'étonner qu'un sanctuaire, plein de pareils souvenirs, soit un trésor pour les Filles de Saint-Vincent de Paul? De la chambre de la sainte, nous passâmes à l'église. Son corps, préservé de la corruption du tombeau, repose dans une magnifique châsse, placée sur le maître autel.

Les exemples de sainte Catherine n'ont pas été perdus pour sa patrie. Outre l'hôpital. Gênes possède un asile justement renommé par sa magnificence, sous le nom d'Albcrgo de' Poveri. Cet établissement, dont la fondation remonte à 1.539, est un atelier de travail libre, qui réunit environ 2,000 indigents valides : 500 hommes et 1,500 femmes. Les pauvres qui manquent d'ouvrage sont toujours sûrs d'en trouver à VAlbcrgo. On les emploie à tisser la laine, le colon, le fil de chanvre, et à fabriquer des lapis, des bas, des rubans de soie, etc. La maison fournit les objets nécessaires à sa propre consommation, à celle des hôpitaux et hc/spices, une partie des objets fabri(iués; elle tient un magasin ouvert pour la vente de ses produits. L'organisation, la tenue, l'ordre, l'esprit de ce précieux établissement offrent un sujet d'utiles études et un beau modèle à imiter. Les revenus s'élèvent à 300,000 livres, dont plus de la moitié provient de fondations pieuses (i).

()) Voir M. Gémndo, Traité de la Bien/., t. m, p. oKJ-o'.O.

,i6 LES TROIS ROME.

De YAlbergo nous montâmes à la coupole de Sainte-Marie di Carignano, pour jouir du panorama de Gènes. Aux rayons du soleil, qui brillait de tout son éclat, sous un ciel sans nuage, la superbe cité étalait devant nous ses charmes et sa magnificence. Ses grands édifices et ses palais de marbre resplendissaient comme une rivière de diamants sur la tète d'une femme : de l'aveu de tout le monde, c'est un des plus beaux coups d'œil qu'on puisse désirer. Les tableaux et les statues qui ornent l'église, appelèrent ensuite notre attention. Aux quatre piliers qui soutiennent la coupole, sont quatre statues de marbre blanc, d'environ douze pieds de hauteur. Celles de Saint-Sébastien et du bienheureux Alexandre Pauli sont du célèbre Puget : la première passe pour un chef-d'œuvre.

Le musée de Gènes nous offrit une proue de galère romaine, la seule, dit-on, qui existe.

Comme nous avions résolu de visiter rapidement le centre de l'Italie avant d'arriver à Rome, nous prîmes, sur le soir, la route d'Alexandrie. Elle s'engage dans la fertile vallée de la Polcevcra, laissant à gauche, du eôté de la mer, le bourg de San-Rerao, habité par la famille Bresca, dont je parlerai plus tard. Quatre heures sufliisent pour arriver à Novi, petite ville célèbre dans le commerce par ses soies blanches, et dans nos fastes militaires par la bataille où périt, en l'an VH de la République, le jeune et brillant général Joubert.

dO NOVEMBRE.

AUtxamliie. — Une .sœui giise. — Souvenir. — Obamp de bataille de Marengo. — Voghcra. — Le Rizullo alla Milanoe. — Renconlre d'un Père Capucin.

Le plus profond silence régnait dans Alexandrie lorsque nous y arri- \àraes; il était trois heures du matin. Rien ne ressemble plus à un vaste i^metière qu'une ville endormie. 11 y avait quelque chose de solennel dans ce calme absolu, (lue troublait à peine le pas de la sentinelle veillant sur le rempart, ou le bruit de la porte en roulant pesamment sur ses !;()nds pour nous laisser passer. En attendant le jour et la voiture de Turin qui devait nous conduire à Plaisance, nous bivouaquâmes, suivant l'usage, dans le bureau des célérifères. Au milieu de la pièce était un poêle, que les premiers descendus s'empressèrent de prendre sous leur protection très-immédiate. Plus timide, une religieuse, venue de Gènes avec nous, mais dans un compartiment diflercnt, occupait un coin de la salle. Son costume, qui ne m'était pas inconnu, piquait vivement ma curiosité; je m'approchai et me hasardai à lui dire en italien : — « Madame, si nous étions en France, je dirais : Voilti une Sœur grise. — El vous ne vous tromperiez pas, me répondit-elle en très-bon français. — Comment vous ii»>uvez-vous dans un pays qui n'est pas le vôtre? Elle me dit en sou-

ALEXANDRIE. — l^NL SOEUR GRISE. Oi

riant : — Les sœurs de Charité sont de tous les pays. — Mais encore, comment vous trouvez-vous ici? — Par la volonté de Dieu. » Tout à coui) je me rappelai riiisloiro du la fondation Bisontine des Sœurs grises. Je prononçai le nom de la mère Th..., cl nous fûmes en plein pays de connaissance.

Comme Français et comme Comtois, j'appris, avec l'intérêt le plus vif, que la branche détachée de l'arbre si vivace de l'ordre de Saint-Vincent avait poussé de nombreux rameaux; que les Sœurs grises étaient répandues en Savoie, en Piémont, dans le Montfcrrat, clans le duché de Modéne, à Naples, en Calabre ; qu'elles étaient chargées de l'hôpital marilime de Gênes. Cette bonne religieuse allait elle-même à Verceil pour y remplir une des nombreuses fondions de son Institut. Le soin des malades et l'éducation des enfants du peuple forment, en France, la double lâche des Sœurs de Saint-Vincent ; en Italie, elles y joignent la tenue des salles d'asile et l'instruction des jeunes personnes. Ce dernier ministère Ifur est commun avec les Clarisses et les Ursulines. De ces trois ordres réunis, la classe aisée reçoit une éducation simple, mais solide. Dans un pays où tout le monde est artiste, on sait pourtant se renfermer dans de justes limites et mettre le principal avant l'accessoire. La folie de la musique et des arts d'agréments n'a point encore passé les Alpes; Dieu

veuille qu'elle ne les franchisse jamais! si ce n'est pour nous

quitter.

La conversation s'était prolongée plus d'une heure, lorsqu'au son d'une petite cloche, qui tintait V Angélus, la sœur se leva et sortit. Tout dormait encore; mais déjà les anges de la charité et de la prière avaient recommencé leur sainte et utile journée.

Je sortis à mon tour et visitai une partie de la ville. A l'exception du Palais-Royal, des églises de Saint-Alexandre, de Saint-Laurent et de l'hôtel de ville, l'ancienne Alexandria sldUatorum n'offre rien de remarquable. Toutefois, en parcourant ces rues, cette place d'armes, où arrivait, au bruit du tambour, une partie de la garnison, un souvenir bien cher me faisait prendre intérêt aux choses les plus communes. « En 1811, me di sais-je, était ici, dans cette ville alors française, un frère bien-aimé : il a vu ces mêmes palais, parcouru ces mêmes rues, protégé ces mêmes remparts. Où est-il ? où sont ses nombreux compagnons d'armes, vieilles gloires d'un empire qui n'est plus ? Je vois bien des drapeaux et des uniformes; j'entends bien le bruit du tambour, mais rien de tout cela n'est français! » La longue succession des événements se déroulant avec rapidité, ouvrait un vaste champ aux réflexions; mais il fallut briser là : le signal du départ était donné.

Vers huit heures du matin, nous quittâmes Alexandrie. En promenant les regards sur la vaste plaine qui entoure la ville, on comprend que les souverains alliés aient fait raser les immenses travaux accomplis par les Français. Cette formidable enceinte de fossés et de murailles rendait

Alexandrie le boulevard de la France du côte de rilalie et une des plus fortes places de l'Europe. Le Tanaro passé, nous nous trouvâmes, en quelques instants, sur les rives élevées de la Bormida, dont le nom revient souvent dans nos fastes militaires. En franchissant celte espèce de torrent au large lit et aux bords escarpés, un grand souvenir nous préoccupait. Tout à coup le conducteur arrête ses chevaux, et nous crie : « Voilà le champ de bataille de Marengo! » A ce mot, nous fûmes debout; le cœur nous battit fortement, et du regard nous embrassâmes le théâtre du combat mémorable qui vint changer la face de l'Europe, illustrer le consulat et préparer l'empire.

Sans être du métier, on ne peut s'empêcher d'admirer le génie du grand capitaine qui gagna la victoire. Il était impossible de calculer avec plus de précision et de mettre plus complètement de son côté les chances favorables du temps et du lieu. Quelle armée de pensées, de souvenirs, de réflexions, d'enseignements, se dresse devant vous quand vous traversez ce champ de bataille! Je la passai rapidement en revue; et puis, le cœur ému, je récitai pour tout ce peuple de morts un fervent De profundis : c'est la fleur que le chrétien dépose en passant sur la tombe de ses frères.

Cependant nous pûmes voir l'élévation couverte de vignes, où le brave Desaix succomba dans son triomphe, puis le plateau d'où Kellermann lança au galop sa grosse cavalerie contre les colonnes autrichiennes, qu'il réussit k ébranler et à mettre en déroute. Deux traits qui peignent bien le caractère français, me revinrent alors à la mémoire. Le général Bessières, àla tête des grenadiers et des chasseurs de la garde consulaire, s'élançait sur l'ennemi ; les fers des Français et des Autrichiens allaient se croiser, lorsqu'un cavalier hongrois, qui venait d'être renversé, étendit les mains vers nos braves en les priant de ne point le fouler sous les pieds de leurs chevaux. Bessières l'aperçoit : Mes amis, s'écrie-t-il, ouvrez vos rangs, épargnons ce malheureux. Au plus fort de la mêlée, le lieutenant d'artillerie Conrad eut la jambe emportée par un boulet; h peine tombé, il se soulève pour observer le tir de sa batterie. Les canonniers veulent l'emporter; il s'y oppose : Servez votre batterie, leur dit-il, et ayez soin de pointer un peu plus bas.

La plaine de Marengo et de toute la Lombardie n'est , comme on l'a dit, belle que pour des batailles. Point de bois, point de vergers, point de haies vives, peu de vignes; mais, de tous côtés, des champs h perte de vue, qui se prolongent jusqu'à Stradella, petit bourg à l'entrée du duché de Parme. Avant d'y arriver, ou passe à Voghera, dernière ville du royaume de Sardaigne. L'état-major de l'armée française y avait dîné la veille de h journée de Marengo. Quoique nous n'eussions pas de bataille à livrer, nous voulûmes imiter ce noble exemple. Sous les yeux de Napoléon et de ses généraux, dont les portraits ornaient une vaste salle à manger, nous nous mîmes à table en compagnie de quelques Lombards venus des

CHAMP DE BATAILLE DE MAUENGO. îiO

Apennins. Nous débutûmes en faisant connaissance avec un mets du pays, qui, je le crois fermement, ne peut être que le rcèullat des combinaisons longtemps élaborées d'un congrès œcuménique d'alchimistes, d'apothicaires et d'empoisonneurs. Du riz bouilli, du fromage, du veriniccl, des trufles piémontaises coupées en tranches minces comme des feuilles de tabac, et aromatisées comme des clous de girofle, de l'huile, du sel et du safran en abondance : telle est l'infernale composition qu'on nous servit en guise de soupe. Je vais vous dire son nom, afin que si jamais, passant 5 Voghera, vous vous entendiez menacer de cette médecine, vous ne perdiez pas une minute pour faire mettre vos chevaux, à la voilure et partir au galop. Cette minestra s'appelle Rizolto alla milanese. Du reste, rassurezvous, ce plat n'est point perdu : les Lombards en font leurs délices, nous pouvons l'affirmer.

Le dîner fini, nous conlinuâmes notre route à travers ces champs de l'Italie, tout remplis de souvenirs français. Conquise par les soldats de Brennus, la Gaule cisalpine a revu bien souvent les fils des anciens Francs. Pas un tertre, pas un buisson, pas un torrent, pas un village de celte terre si bien nommée par Montaigne ramiisoir de nos rois et le tombeau de nos armées, qui ne rappelle quelque fait d'armes, quelque nom fameux dans nos annales militaires. Et cependant nous n'avons jamais pu y établir solidement notre domination ! Aujourd'hui môme, nous n'y possédons pas un pouce de terrain ; et cela, malgré les sympathies des populations qui furent toujours pour nous et non pour l'Autriche. Ce fait extraordinaire lient sans doute à la communauté d'origine ; mais ne serable-t-il pas indiquer à la France qu'elle est appelée à régner sur l'Italie autrement que par ses armes? Qu'elle devienne franchement catholique, et bientôt elle aura reconquis en Italie, comme en Orient, comme partout, l'empire le plus honorable, l'empire moral. Tel est, ne l'oublions pas, le glorieux privilège que le Prince des nations semble avoir réservé à la fille aînée de son Église.

Les souvenirs militaires continuaient d'occuper nos esprits, lorsqu'une rencontre imprévue vint nous rappeler à un autre ordre d'idées. Sur le flanc d'une petite colline ombragée par des ormes et des mûriers, nous aperçûmes, descendant un étroit sentier, un religieux de Saint-François. A sa robe de bure couleur marron, à sa longue barbe grise, à sa tête rasée, à ses jambes nues, nous le reconnûmes de suite pour un capucin. L'humble père marchait silencieux et recueilli. D'une main il retenait la besace qui pesait sur son épaule déjà voûtée, et de l'autre s'appuyait sur une branche d'arbre en guise de bâton. Pauvre volontaire, il venait de demander l'aumône à ses frères, les pauvres habitants des campagnes. Il n'avait point prié en vain; son fardeau l'annonçait. Et en échange du pain qu'il avait reçu, il avait donné, par sa seule présence, un salutaire exemple, quelques bonnes paroles à la famille, quelques consolations aux malades, et quelques caresses aux petits enfants. Touchant commerce,

OÙ celui qui semble se dépouiller reçoit plus qu'il ne donne ; délicieuse harmonie, où l'homme de travail et l'homme de la prière se prêtent un mutuel secours pour arriver au même terme. Vivants souvenirs des siècles de foi, saintes visions d'un autre âge, que vous êtes douces au cœur chrétien! Cependant, malgré la rapidité de notre marche, la nuit approchait : elle était close lorsque nous arrivâmes à Stradella.

Aventure df; Stradella. — La Douane. — Passage de la Trétie. — Inscriptions. — Plaisance. — Aspect de la ville. — Souvenirs. — Hôpital.

Il était convenu que nous coucherions le 16 à Plaisance. Mais le conducteur vint nous annoncer que la douane, dont nous devions subir la visite, avant de passer la Trébie, fermait h cinq heures du soir ; qu'ainsi le passage devenait impossible ce jour-là, et que si nous nous obstinions, le moindre inconvénient était de bivouaquer toute la nuit sur la grande route. Force nous fut de trouver ses raisons bonnes. Seulement, nous nous promîmes de prier humblement Sa Majesté Impériale Marie-Louise, aujourd'hui duchesse de Parme et de Plaisance, de vouloir bien ordonner à ses douaniers de se coucher un peu plus tard.

Descendus au Real Albergo, de Stradella, nous priâmes le maître d'hôtel de nous éveiller à quatre heures du matin, afin de partir à cinq. Exact comme le soldat du guet, le camérier entrait dans la chambre de mes jeunes amis à l'heure indiquée. On lui dit de m'apporler de la lumière dans la pièce voisine; mais l'ordre ne fut pas compris, le vieux serviteur n'entendait pas un mol de français. De là grand embarras de part et d'autre. Henri se met à crier : PorUi, mot qui veut dire également ;;oy7c et apporte. L'Italien s'empresse de satisfaire le désir présumé de mon jeune ami et lui présente la [)remière chose qui lui tombe sous la main : c'était la cuvette. Francis, de son côté, riant aux éclats, crie plus fort : Poiia, porta. L'Italien redouble de zèle, et apporte les pantalons et les bottes. Nouveaux rires et nouveaux cris : Porta, porta. Le pauvre homme s'évertue, et croyant avoir deviné, il apporte le meuble indispensable d'une chambre à coucher : ce fut à n'y pluo tenir. — Quoique déconcerté, le camérier particii)c à l'hilarité de mes amis, et s'en va, tournant par la chambre, cherchant partout ce qu'on peut lui demander, et répétant à chaque pas : Ma die diavolol Tout le mobilier allait passer par ses mains, lorsqu'il entendit rire dans la pièce voisine. Capitol capital s'écrie-t-il, compris, compris; puis il ouvre ma porte, et allume ma chandelle en répétant d'un air moitié fâché, n)oitié souriant : Ma ctie diavolol

Cette petite répétition de la Tour de Babel nous égayait encore, lorsque nous touchâmes aux frontières du duché de Parme. Pendant cinq

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