LE MUSÉE
Encore tout enbaumcs des religieux parfums du Baptistère, nous entrâmes dans un palais où l'on respire une atmosphère bien diflercnle. La Piloita, ou palais Farnèse, renferme le musée, l'académie et la bibliothèque. Au musée, d'ailleurs Irès-richc, notre attention se porta presque exclusivement sur la fameuse TableTrajaue, dont voici l'histoire. Non loin de Parme était Vellcja, petite ville qui est devenue, par les nombreuses antiquités trouvées dans ses ruines, la Pompéi de l'Italie centrale. Au dernier siècle, quatre paysans creusaient dans ce champ fertile. Ils troavèrent h table dont nous parlons, la brisèrent en quatre morceaux et la vendirent à un fondeur de cloches. La destruction totale do ce monument curieux allait se consommer, lorsqu'un antiquaire l'acheta, en rapprocha les morceaux et le fil placer au musée. On sait que les Romains gravaient leurs lois sur des tables de bronze, afin, sans doute, d'assurer l'intégrité du texte, d'en montrer la durée et peut-être l'inflexible rigueur. Or, la table trajane réunit toutes ces conditions. C'est une longue et large plaque de bronze, couverte de caractères gravés ou burinés. La loi dont elle présente la teneur est un contrat hypothécaire sur les fonds de Velleja, sous la garantie impériale de Trajan. Les donateurs afTectenl une somme de 40,040 sesterces pour la nourriture des enfants pauvres, légitimes ou illégitimes. C'est un document précieux pour l'histoire de l'administration romaine (i). Près de cette table en est une autre également en bronze et d'une plus haute antiquité. C'est la quatrième feuille d'un senatus-consulte réglant les intérêts de la Gaule cisalpine, cent ans avant Jésus- Christ.
Après avoir donné nos bonnes fjvâces au cicérone du musée, nous entrâmes à l'académie, conduits par un nouveau démonstrateur. Les deux statues colossales d'Hercule et de Bacchus, en basalte ou granit égyptien, frappèrent d'abord nos regards, mais ne les fixèrent point; elles comptent parmi tant d'objets d'art qu'il faut voir sans les regarder. D'un travail et d'une conservation remarquables, ces statues furent trouvées dans les ruines du palais de Néron, et envoyées par Paul III, de la famille Farnèse, à Parme, sa patrie. Mais ce qui absorba notre attention fut le Saint Jérôme du désert, chef-d'œuvre du Corrège. Le saint docteur est debout, et tient à la main un rouleau à moitié développé, ccntcnant une partie de ses œuvres; devant lui un petit ange présente l'autre partie à l'enfant Jésus. Le Sauveur, assis sur les genoux de la sainte Vierge, étend la main pour recevoir les ouvrages du saint anachorète. Au-dessous de la sainte Vierge est agenouillée sainte Madeleine, regardant ce qui se passe; derrière, sur le bord du tableau, un petit ange approche de son nez le vase des parfums de l'illustre pénitente. Je ne sais s'il est possible d'imaginer quelque chose de plus doux, de plus gracieux, de plus naturel et de plus fini que toutes ces figures prises chacune en particulier. Considérées dans
(i) Voir ce que nous en avons dit dans noire Histoire de la Famille.
leurs rapports, elles forment un ensemble plein de charme et d'harmonie : vous êtes ravi, ému; la parole vous manque, vous ne pouvez qu'admirer. L'impression si vive et si calme que produisit sur nous la vue de ce chefd'œuvre chrétien révèle une vérité qu'il est bon d'exprimer tout haut : La fol qui inspire l'artiste donne à celui qui ne l'est pas le sentiment du beau.
A la bibliothèque, très-nombreuse et très-bien tenue, nous examinâmes, avec une avide curiosité, les Heures de Henri H, roi de France, avec son croissant et la devise, qui serait mieux placée ailleurs, de Diane de Poitiers : Donec totum impleat orbein; le Coran de Kara-Mustapha, trouvé dans sa lente après la levée du siège de Vienne; un Psautier en hébreu, contenant des notes interlinéaires de la main de Luther : le père de la réforme écrivait fort peu lisiblement.
Après avoir visité, dans tous ses détails, l'antique demeure de la maison Farnèse, veuve aujoui'd'hui de ses illustres maîtres, nous passâmes et repassâmes dans la cour du palais silencieux, habité par Marie-Louise. De Paris à Parme, des Tuileries au palais ducal, quelle distance! Quelle nouvelle preuve de l'instabilité des choses humaines! Le reste du jour fut employé à parcourir la cité dans tous ses quartiers. Or, la patrie de Cassius et de Macrobe n'offre rien qu'on ne trouve dans nos villes modernes. Il faut excepter un spectacle qui intéresse vivement le voyageur chrétien, parce qu'il est une manifestation publique de la piété des Parmesans. Vers le centre do la ville s'élève une jolie petite église dont le frontispice et les murailles sont tapissés extérieurement d'armoiries et de marbres funèbres : cette église est dédiée à saint Quentin. Les emblèmes de la mort sont ainsi placés pour rappeler aux passants ceux qui ne sont plus et les inviter à prier pour eux. Après un temps déterminé, de nouveaux emblèmes succèdent aux premiers; en sorte que l'église en est toujours couverte, tant la mort est prompte à remplir ses places! Mais la charité des habitants ne s'en tient pas là. Tous les jours le sang rédempteur est publiquement offert en faveur de toutes les âmes soutirantes. Dans le cours de l'année, chaque paroisse de la ville se rend à Saint-Quentin, où elle célèbre une neuvaine de messes et de prières solennelles pour les défunts qui lui appartiennent. Ce touchant usage, que la France doit envier à l'Italie, n'est pas digne d'éloges seulement parce qu'il est très-religieux, mais encore parce qu'il est très-social : tout ce qui favorise la pieté envers les morts est éminemment utile aux vivants.
Départ de Parme. — Douanier. — Ilcggio. — Modùiie. — Muralori. — Tiraboschi. — Triuraviral. — Bologne. — Sainlc Vierge. — Procession du Sainl-Sacrcmeni.
A quatre heures du matin, un homme chantait dans la rue, en frappant à coups redoublés à la porte de la Locanda Tedesca,oi} nous étions des-