‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 30 sur 106 · DÉPART DE PARME. — DOUANIER · texte numérisé non relu

DÉPART DE PARME. — DOUANIER

ccndus. Cet homme était notre voiturin, honnête vampire auquel nous nous étions livrés de Parme à Modône. Il venait nous réveiller et eharger nos bagages. Une heure après, nous étions en roule par un temps froid et brumeux. A la porte de la ville, veillait l'agent de la police, qui voulut bien nous permettre de sortir, moyennant la remise de nos caries de sûreté. Dix minutes après, le Legno touchait aux frontières du duché de Modène. Lh nous attendait l'inévitable douane. L'employé de garde était un homme d'environ cinquante ans. Au bruit de la voiture, il s'élance de sa cabine, et appliquant à la portière sa maigre face précédée d'un nez gigantesque, il nous demande, suivant la formule, à voir nos passeports et à visiter nos etTets. Les passeports sont exhibés, en disant que nos malles ne contiennent pas de contrebande. — Lo credo, ma... Je le crois, mais... — Mais, de grûce, laissez-nous en paix, lui dit un Italien, notre compagnon de route, elje vous toucherai la main ; e H toccherù la mano. Le douanier nous parut fort sensible à celle charmante expression. Néanmoins, il secoua la tête en disant : — Je ne puis ; mes ordres sont formels. — Allons, mon brave, reprend notre Italien, que crains-tu? — Je crains le lieutenant. — Je réponds de lui. — Vous m'assurez que vous n'avez rien de prohibé? — Rien. — Alors il détourne la tête, regarde aux fenêtres du corps de garde ; puis, faisant avec la lèvre inférieure une petite moue fort gracieuse, il glisse furtivement à travers la portière sa main enveloppée d'un manchon. Nous nous empressons de la toucher, vous comprenez de quelle manière. Aussitôt, d'une voix tonnante, il s'écrie : Yetturino, avanti, voiturin, en avant; ces messieurs sont en règle. Pour notre agrément, la même scène se renouvela neuf ioïs, avec quelques légères variantes, pendant cette mémorable journée.

Malgré toutes ces tracasseries fiscales, nous arrivâmes à Reggio vers les neuf heures du matin. Reggio est une petite ville charmante, à laquelle un nombreux marché donnait alors une physionomie très-animée. Le temps nous permit de voir ce qu'elle offre de plus remarquable : c'est le groupe d'Adam et d'Eve, au portail de la cathédrale ; Notre-Dame délia Ghiara, très-belle église, miniature de Saint-Pierre de Rome, avec des fresques et un Christ du Guerchin ; enfin la maison où une tradition, que je crois douteuse, fait naître l'Arioste : elle est située sur la place de la Cathédrale.

A midi, nous étions à Modène. L'ancienne Mutina, célèbre colonie des Romains, est une ville importante située dans une plaine agréable, entre la Secchia et le Panaro. De larges portiques régnent le long des rues et mettent les gens de pied à l'abri de la pluie et du soleil. Modène, dont la population n'excède pas 30,000 âmes, compte cinquante églises. La cathédrale, de style lombard, avec son clocher carré, isolé et tout en marbre, présente un ensemble qui manque d'harmonie. Au bas de cette tour, on conserve le vieu seau de sapin que les Modcnais enlevèrent aux Bolonais et qui a donné lieu au poërae héroï-comique de Tassoni, intitulé :

la Secchia rupila. Dans la caLhédralc est riiumble tombeau de Muratori, curé de Sainte-3Iarie de Pomposa; cet homme, un des plus savants de l'Europe, mourut en 1750. Tout le monde connaît ou doit connaître son ouvrage, intitulé : // cristianesimo felice nelle missioni del Paraguay ; c'est un tableau fidèle de ces jeunes chrétientés do l'Améfique méridionale, qui réalisèrent les merveilles fabuleuses de l'âge d'or, et dont les philosophes eux-mêmes ont parlé comme d'une des gloires exclusives de la religion. La bibliothèque de Modène compte plus de 90,000 volumes et 3,000 manuscrits. Elle nous rappela le célèbre Tiroboschi, qu'elle s'honore d'avoir eu pour conservateur. Ce savant jésuite, mort en 1794, est auteur de l'intéressante Histoire de la liltcrature italienne. L'espèce d'idolâtrie que manifesta le seizième siècle pour les classiques païens d'Athènes et de Rome, a été l'objet de sa juste critique. Avec autant d'esprit que de raison, il plaisante surtout le P. Malfei", qui demanda au pape la permission de dire son bréviaire en grec, afin de ne pas se gâter le style en lisant le latin de la Yulgate !

Il était déjà tard lorsque nous nous mîmes en marche pour Bologne, à travers les vastes campagnes qui avaient vu les derniers efforts de la liberté romaine. Vaincu à Modène par le consul Pansa, Antoine se sauva dans les Gaules et reparut bientôt en Italie .'i la tète de vingt-trois légions et de dix mille chevaux. Nous ne quiltrmies le camp occupé jadis par cette armée liberticide, comme on disait en 94, que pour traverser le Reno, l'ancien Labinius, marqué par un monstrueux souvenir. C'est dans une petite île formée par ce fleuve que s'établit le triumvirat entre Octave, Antoine et Lépide. Les triumvirs se donnèrent l'un à l'autre la vie de leurs amis et de leurs ennemis; leur délirante cruauté ordonna môme, sous peine de mort, que chacun elît à se réjouir de leurs proscriptions ; enfin, la tête de Ciceron, marchandée pendant deux jours, devint le gage de leur alliance. Ce pacte sanglant qui remplissait notre esprit de tristes pensées, rendait nécessaires des impressions d'un autre ordre : elles nous attendaient h Bologne.

A sept heures du soir nous stationnions à la porte; les formalités d'usage accomplies et nos passeports déposés, nous entrâmes en ville. C'était le samedi, veille de la fête de la Présentation de la sainte Vierge. Bologne était illuminée par la piété de ses habitants. Sous les grands porti(iues, dont les rues sont bordées, apparaissaient de nombreuses madones de toutes grandeurs et de toutes formes, éclairées de flambeaux et ornées de fleurs. Ce n'était point là une vaine démonstration à laquelle les cœurs demeuraient étrangers; de distance en distance des fidèles agenouillés priaient aux pieds des saintes images. Pour la première fois de ma vie, j'étais témoin d'un pareil spectacle. Je ne saurais rendre quelle délicieuse impression produit sur le cœur le témoignage public et spontané de la piété de tout un peuple envers la plus aimable des créatures, la Mère de Dieu et la Sœur du genre humain.

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