BOLOGNE
Je crus niissi rcmnrquoi' un çrraiid nombre de maisons fraîchement restaurées, aux façades jaune clair ou rouge de tuile. Nous étions loin de soupçonner que nous étions encore redevables de ce joli coup d'œil h la foi vive des Bolonais. Notre ignorance fut bienlôt dissipée. Descendus chez un Français, fi.\é h Bologne depuis trente-deux, ans, homme instruit et bon chrétien, nous nous empressâmes de lui demander l'explication de ce que nous avions vu. « Bologne, nous dit-il, compte 75,000 habitants et vingt-deux paroisses. Chaque année la procession solennelle de la Fête- Dieu se lait dans deux paroisses' seulement, et h tour de rôle. Il est d'usage immémorial que les habitants des rues qui doivent être honorées par le passage du Saint-Sacrement, remettent à neuf l'intérieur et l'extérieur de leurs maisons. Les propriétaires de toute classe montrent un zèle égal. Si, malgré sa bonne volonté, le pauvre ne peut faire ce que son cœur désire, il ne craint pas d'emprunter pour subvenir à une dépense qu'il regarde comme saci'ée. Vous voyez, continua-t-il, que l'intérieur de mes appartements n'est pas fini, cela tient à ce que tous les ouvriers ont été occupés dans les paroisses qui ont eu la procession cette année; et je ne serais pas étonné que les travaux fussent déjà commencés dans les quartiers où elle doit passer l'année prochaine. Voilà ce qui vous explique et l'air jeune de nos vieux édifices et la propreté coquette de nos vieilles rues. »
Pendant ce récit, j'étais en France, appelant toutes les oreilles françaises pour l'entendre. 0 mon Dieu! que ces témoignages de foi sont loin de nos mœurs actuelles. Ils sont bien coupables ceux dont les doctrines et les exemples ont glacé nos cœurs naturellement si ardents et si généreux. Voilà ce qui se passe à Bologne; et dans la capitale du royaume trèschrétien, le Fils de Dieu en est réduit à ne plus sortir ostensiblement de ses tenîplcs !
Sérénade. — Image dune ville <hri;tiennc. — Éducation. — Tours des Asinelli et de la Curizeuda. — Uiiiversilé.
Hier nous avions été réveillés d'une manière fort peu harmonieuse par la voix rauque du voiturin; il en fut tout autrement le jour de la Présentation. En France, nous donnons aux autorités, aux personnes vénérées et chéries, des sérénades la nuit qui précède leur fête ; le même usage a lieu en Italie. Seulement, parmi les autorités ou les parents auxquels on y rend cet honneur, la piété fdiale, éclairée par la foi, en compte une de plus : c'est Marie. A quatre heures du malin, nous fûmes tirés de notre sommeil par le brillant carillon de je ne sais combien de cloches, qui, frappées en mesure, formaient au-dessus de la ville comme une mer d'harmonie. On aurait dit un concert des anges, auquel répondirent bien-
tôt mille voix de la terre. Entrés de bonne heure dans l'église voisine, nous la trouvâmes remplie d'hommes, de femmes et d'enfants de toutes les conditions. Il nous fut doux d'associer notre prière à la prière de la foule recueillie qui, pressée autour des autels de la Reine du ciel, offrait à cette mère bien-aimée ses compliments et ses bouquets. Le chant simple des Litanies, répété en chœur par tout le peuple, nous causa le plus vif plaisir.
Midi venait de sonner, lorsque nous nous lançâmes dans l'intérieur de la grave et studieuse Bologne. Ce fut avec bonheur que nous contemplâmes, une seconde fois, le spectacle d'une ville chrétienne, aux jours de dimanche et de fête. Pas de magasins ouverts, pas de travaux, pas de bruit ; le départ même des ouvriers est suspendu : silence et repos universel. Les portiques étaient animés par des promeneurs de tout rang qui prenaient l'air, el les églises remplies de fidèles qui priaient. Vers le centre de la ville, nous rencontrâmes un petit garçon, d'une douzaine d'années, tenant, de la main droite, un grand crucifix, cl, de la gauche, une clochette qu'il agitait continuellement. C'était un enfant du catéchisme. Il parcourait ainsi toutes les rues de la paroisse, appelant ses camarades à la réunion. Et vous auriez vu tous les ragnzzi quitter leurs jeux et se rendre docilement à leur chapelle. Voilà un de ces traits de mœurs qui nous sépare de l'Italie par une barrière plus haute que les Alpes. A Bologne, le peuple est généralement instruit. 11 en est de même dans le reste des États pontificaux, où les illettrés sont dans une proportion beaucoup moindre qu'en France. M. de Tournon avait déjh fait la même remarque : « L'instruction primaire, dit-il, est offerte au peuple, « dans le domaine pontifical, avec une libéralité dont peu de gouverne- « ments donnent l'exemple. Dans les villes et moindres villages, des maî- » très, payés par le public, enseignent à lire, à écrire et à calculer; de » sorte qu'il n'y a pas un seul enfant qui ne puisse recevoir le bienfait do » l'instruction élémentaire (i); et de fait, les enfants qui fréquentent les » écoles sont dans la proportion de 1 sur il habitants. En Angleterre, la » moyenne, par rapport à la population, est aussi de i sur 11 ; en France, M de i sur 20. Elle est, aux États-Unis, de i sur 4; dans le duché de » Bade et le Wurtemberg, de 1 sur 6; en Prusse, de 4 sur 7; en Bavière, » de 1 sur 10; en Autriche, de 1 sur 13; en Irlande, de 1 sur 19; en Po- » logne, de \ sur 78; en Portugal, de 1 sur 88; el en Piussie,de 1 sur 378. » On voit que les États pontificaux se classent parmi les nations chez qui » l'instruction primaire est le plus répandue (2). »
A Bologne, l'éducation des filles est confiée à des maîtresses d'une vertu éprouvée, ou à des religieuses. Tous les moyens d'avancer dans la carrière des sciences sont oilerts aux jeunes gens, et tous ces moyens
;i) Voyez prclaco aux Instit. de Bicnf. de Kome, p. 99. (s) Études stalisiifjuc.s, l. II, p. 87.
IMAGE d'lNE ville CHRÉTIENNE, 73
t<oiU gratuils. Que dirai-je du bien-être matériel? A Bologne comme à Parme, il y a un ouvroir pour les pauvres. Notre longue série d'impôts sur les portes, les fenûlrcs, les patentes, y est inconnue; en résumé, ce peuple soumis à la puissance temporelle du Saiiil-Pcre est, en beaucoup de choses, plus avancé que certaine nation qui se flatte d'être à la tête du progrès universel : il est surtout plus heureux que nous, et cela h moins de frais.
Au milieu de notre course, il fallut bien nous arrêter devant les deux l'ameuses tours, inévitable objet des récits et de l'admiration des voyageurs. Elles sont en brique et de forme carrée. La tour des AsinelU, la plus haute de l'Italie, dépasse de quelques pieds la flèche du dôme des Invalides. De temps en temps, elle sert à des observations astronomiques. La Garizenda n'a que quarante-huit mètres d'élévation. Ce qui les rend l'une et l'autre fort curieuses, je dirais presque elTrayantes, c'est leur inclinaison. La première surplombe de trois pieds et demi; la seconde de huit pieds deux pouces. On se rassure toutefois en pensant qu'elles étaient dans le même état il y a plusieurs siècles : le Dante ne laisse là-dessus aucun doute (i). Est-ce h l'afiaisseinentdu terrain, est-ce à la vanité rivale des anciens nobles bolonais qu'il faut attribuer l'inclinaison extraordinaire de ces deux monuments? Malgré les magasins d'encre et de papier qu'elle a fait user, la question est encore indécise; je la trouve bien ainsi : continuons.
- L'Université de Bologne, la plus ancienne de l'Italie et une des plus célèbres du monde, attira bientôt notre curiosité. Fondée en 425 par l'empereur Théodose, elle mérita d'avoir pour prolecteur Charlemagne luimême, qui lui donna un nouveau lustre. Il serait long de nommer tous les grands hommes qu'elle a produits. Les parois et les voûtes des immenses cloîtres sont ornées d'une multitude d'écussons qui rappellent les savants de tout genre et les nobles personnages, élèves et maîtres de cette glorieuse université. Leurs noms, montrés avec orgueil aux étrangers, sont un encouragement perpétuel pour les jeunes générations, appelées aux labeurs de l'intelligence sous de semblables témoins. Dans les temps modernes, l'Université compta parmi ses membres Benoît XIV, Galvani, le cardinal Mezzofanti, qui suffisent pour rendre sa gloire immortelle. La bibliothèque possède quatre-vingt mille volumes et quatre mille manuscrits, dont quelques-uns du sixième et même du cinquième siècle. Entre ces derniers, nous parcourûmes avec attendrissement les Images de Philostrate: cet ouvrage rappelle de touchantes infortunes; il est de la main de Michel Apostolius, un des Grecs fugitifs de Constantinople, au quin-
ti) Quai p.irc a rigiiatdar la Garisenda
SoUo'l cLiiialo, quand'iin nuvol vada Sovr'essa si, ch'ella in contrario penda ; Tal parvc Anleo.
Enfer. îxxi.
zième siècle, et porte cette inscription : Le roi des pauvres de ce monde a écrit ce livre pour vivre. On ne peut faire un pas en Italie sans rencontrer quelques grandes dérisions de la fortune.
Madone de san Luca. — Sa fêle. — Campo sanclo.
Si, du haut de la Garlzenda, vous tournez vos regards vers l'occident, vous apercevez une verte colline, située à une lieue de Bologne. Sur la cime élancée de ce mont solitaire, s'élève une riche église, dont le svelte clocher et la brillante coupole appellent au loin l'attention du voyageur : c'est Notre-Dame-dt'-/rt-Grtrdc, ou la madone de san Luca. Là, on vénère une image merveilleuse de la sainte Vierge, peinte par saint Luc. Suivant une ancienne tradition (i), ce portrait aurait été apporté de Constantinoplc à Bologne, en 1160, par un pieux ermite, qui le déposa dans une chapelle solitaire, près de laquelle habitait une sainte fille, nommée Angela.
La Reine du ciel ne tarda pas à signaler sa présence par des faveurs multipliées, auxquelles Bologne répondit par des témoignages non équivoques de reconnaissance. La piété de ses habitants remplaça la modeste chapelle par une magnifique église, et, dans ces derniers temps, elle a voulu rendre agréable et commode la route qui conduit à la source des grâces. Un chemin merveilleux, dont vous ne trouvez le type qu'en Italie; un chemin qui atteste la puissance de la foi et de la charité, unit la ville au sommet de la sainte montagne. C'est un portique en maçonnerie, composé de six cent trente-cinq arcades, la plupart ornées de peintures et d'inscriptions pieuses. Formé par deux murailles d'environ vingt-cinq pieds d'élévation, surmontées d'une voûte élégante, il présente un chemin d'environ douze pieds de largeur. Une des parois est pleine; l'autre, composée d'arcades soutenues par des colonnes ou des pilastres, vous permet
(f) Au dire du P. Laiizy, dans son llisloire île la Peinture, ceux qui ont examiné les tableaux altriijiiés à saint I.iif, convicnnonl (ju'ils ne peuvent réellement lui appartenir, au moins dans l'état où ils sont. Il Faudrait supposer une série de relouilies qui auraient (ini par (aire des tableaux tout à fait différents de l'œuvre primitive. Aucun, tel qu'il est, ne dé[)asse l'époque de la peinture dite byzantine. Selon Sla/.zolaii, il laut certainement excepter la madone de Sainte Marie-Majeure, à l\ome. Cependant la tradition qui atli ibue des tableaux au saint Évaiigélisie est tellement répandue en Orient et en Oc(;idenl, qu'il reste probable (|u'il en a réellement existé. Plusieurs de ceux qu'on d(jnne pour tels sont peut-être même les premiers bois sur les(iiiels s'exerça le pinceau du compagnon de saint Paul. Mais Kome elle-même est loin de l'allirnier. En indiipiant les jours où \'»n découvre les vierges, le Diario liomaiio se contente de dire : Dipiute, corne dicesi, da san Luca. C'est au sens de cetle noie qu'il faudra ramener toutes les expressions dont jo me servirai dans la suite du voyage, en parlant des Vierges peintes par saint Luc.